UN MONDE A ABATTRE

Sainte Jeanne des abattoirs – Marie Lamachère

14/12/2017

 

Le mercredi 14 décembre, nous allons au Théâtre d’Arles, voir Sainte Jeanne des abattoirs et nous rencontrons quelques heures plus tôt, sa metteuse en scène : Marie Lamachère.

Après Buchner voici donc venir Brecht et on se demande s’il parviendra, cette fois, à trouver un écho dans notre contemporain.

Ouvriers contre patronat, crise financière, armée du salut, grève du prolétariat, fordisme ; les thèmes sont lancés et nous plongent dans le Chicago des années 30. Marie Lamachère nous explique qu’elle a choisi la traduction de Pierre Deshusses, la plus récente, qui sort du classicisme pour dépeindre l’humour féroce de Brecht.

Le spectacle commence et la scénographie nous rappelle les abattoirs que l’équipe a visités pendant leur travail. Un bloc de béton sur pilier à droite de la scène évoque la froideur des locaux. La pièce s’ouvre sur une vidéo en noir et blanc dans laquelle des groupes de personnes s’affolent. Les acteurs, de chaque côté du public ouvrent un débat pour tenter d’expliquer la scène  et chacun y va de son interprétation. Le dispositif intervient une ou deux fois et on en rit, parce que les acteurs ont l’air tous convaincu par leurs hypothèses qui ne tiennent pas debout. Un rideau de voile monte et descend, permettant de séparer le décor de l’avant-scène et de projeter des images. On discerne bien chaque entité de personnages qui se démarquent par un style vestimentaire et verbal. Les patrons en costard forment une chorale à la voix grave ; les ouvriers en tenue blanche de bouchers s’expriment familièrement et l’armée du salut costumée est une troupe de musiciens.

Au milieu de ces voix, Jeanne Dark, sur qui tous nos espoirs reposent, fait le lien. Malheureusement, son personnage peine à prendre de l’épaisseur : d’enfant naïve qui traite les ouvriers de feignants, elle découvre les manœuvres des industriels et la corruption de ses propres amis. Elle observe le monde, et de ces vérités qu’elle découvre, met à l’épreuve le réel. Mais son dynamisme, ses grands gestes, ses cris, ses larmes et toute l’énergie qu’elle déploie ne changent rien. Petit à petit, les groupes que formaient les trois entités s’effritent et laissent place à des individualités : le spectacle perd son souffle. Le rythme est moins soutenu et le spectacle raconte plus qu’il ne donne à voir. Tout en collant au texte, la mise en scène ne se noie pas dans le didactisme et s’amuse en prenant des libertés qui permettent d’installer une distance entre ce qui est dit et ce qui doit être entendu.

Le spectacle prend un autre relief lorsque Jeanne demande à comprendre le travail des ouvriers. Pendant environ dix minutes, on diffuse deux vidéos : à droite, un homme explique son travail dans les abattoirs et déroule la chaine de la dissection de l’agneau. A gauche, une autre vidéo illustre le propos : on filme froidement les hommes au travail, dépeçant, égorgeant, vidant les animaux de leurs entrailles. De quoi donner la nausée. La violence des images et la froideur du discours tenu n’épargnent pas le spectateur.

Autre petit éclair de génie sur le travail vidéo autour du personnage de la femme qui attend son mari décédé et qui vend son silence contre dix jours de nourriture. Jouée par une femme visiblement amatrice qui semble venue du ventre de la France, elle apparaît sporadiquement sur un écran. Fantôme oublié. Fantôme en lutte.

C’est un spectacle de lutte. Lutte des classes. Luttes individuelles. Lutte pour dieu.  Lutte pour son bout de pain. Lutte pour son épanouissement financier. Lutte pour comprendre. Lutte pour agir. Mais lutte vaine.

On déplore le dramatisme soudain de Jeanne qui se prosterne au sol tandis que le reste de la troupe chante en cœur à la fin du spectacle qui tarde tout de même à conclure.

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