COMMENT PARLER D’UN SPECTACLE QUE L’ON N’A PAS VU : JAN FABRE SUR UN VÉLO

Le jeudi 29 septembre 2016, la fièvre me clouait au lit, m’obligeant à laisser mes camarades de classe partir sans moi à Lyon, pour assister à une performance de Jan Fabre au vélodrome de la Tête d’or intitulée : « Une tentative de ne pas battre le record du monde de l’heure établi par Eddy Merckx à Mexico en 1972 (ou comment rester un nain au pays des géants) ».

Au programme : Jan Fabre, plasticien reconnu, metteur en scène hors norme, artiste performeur. Un vélodrome, un record du monde de cyclisme, du sport. La performance artistique va rencontrer la performance sportive.

Je rencontrais Jan Fabre en 2005 lorsqu’il est artiste associé au Festival d’Avignon et qu’il donne à la Cour d’Honneur Histoire des larmes et Je suis sang. Je découvre son travail acharné sur la beauté du corps, son esthétique et ses réflexions. En 2015, je reste les yeux ouverts pendant 24 heures devant Mount Olympus et je finis d’être émerveillée. C’est lors d’un colloque à la Collection Lambert d’Avignon « La performance, de quoi s’agit-il ? » que je rencontre ses détracteurs, ceux qui ne voient dans son travail que de la provocation et qui disent de lui qu’il est un tyran pour ses danseurs. J’entends les réactions et les critiques, mais pas de quoi me convaincre de manquer sa performance à Lyon.

Parce qu’on s’accorde à le dire : le terme français de « performance » prend d’abord le sens d’ « exploit sportif, ou de prouesse commerciale »[1] avant de désigner, dans les arts vivants, cette pratique apparue dans les années 60 aux États-Unis. Pratique que je ne définirais pas ici, me contentant de citer Erwin Goffman dans Frame Analysis : « Une performance (…) c’est un arrangement qui transforme un individu en un performeur pour la scène, ce dernier, étant à son tour, un objet qui peut être regardé à cause de son comportement intéressant par des personnes jouant le rôle de « public » ».

Moi, c’est justement lui qui m’intéresse, le public. Dans le cadre d’une performance qui se déroule dans un vélodrome, on peut interroger la notion. Le spectacle vivant l’a souvent fait, comme Peter Handke en 1966 :

« Vous représentez quelque chose. Vous êtes quelqu’un. Ici, vous êtes quelque chose. Ici, vous n’êtes pas quelqu’un, mais quelque chose. Vous êtes une société formant un tout. Vous êtes un public de théâtre. »[2]

On continue de le faire : on questionne sa place, son rôle, ses envies, ses pratiques, on crée les relations publiques, les relationsavec le public, la médiation. On le veut nombreux, éduqué, hétérogène, curieux, étonné, ébloui, agacé.

Mais alors, qui est-il ? celui d’un match de foot, d’une pièce de théâtre ou d’une performance ? Ne dépend-il que du spectacle dont il est l’observateur ?

Ici, Jan Fabre brouille les pistes. Il n’amène pas les spectateurs pas dans un théâtre. Il les amène au vélodrome. Il ne leur promet pas du théâtre, mais bien une performance sportive. Un non record du monde. En un spectacle, il réunit deux, voire trois types de spectateurs. S’il est possible de les mettre chacun dans un panier.

On peut supposer que le public qui se déplace pour Jan Fabre sait à peu près à quoi s’attendre. Il connait son œuvre, son esthétique, il peut s’attendre à tout. Quand il se voit offrir des drapeaux belges, français, flamands, lyonnais, qu’il s’installe dans les gradins et qu’il crie pour encourager l’artiste/sportif, il a conscience de prendre le rôle de supporter, qu’on lui a prêté. Par contre, le public qui ne connait pas Jan Fabre pense sans doute assister à une réelle course cycliste, malgré le titre qu’il ne prend pas forcément au premier degré.

Car l’artiste flamand entre en piste en costume cravate, commenté très professionnellement par Poulidor et Merckx des géants du cyclisme. Et il roule pour de vrai. Après deux tours d’échauffement, le coup de pistolet annonce le début de l’heure et Jan Fabre est sur le point de donner de tout son corps, applaudi à chaque tour par son public de faux/vrais supporters. On me rapporte qu’une élégante femme en noir lui tend régulièrement des pièces de viande dans lesquelles il mord et qu’il dispose sur son vélo, dans ses poches ou sur ses épaules. Doit-on y voir une référence au surnom de Merckx, « le cannibale » ? Au dernier tour, il s’allumera une cigarette. Provocation (comme on aime tant le penser) ou moquerie, réflexion sur l’hypocrisie de l’acteur comme du cycliste. Celui qui ment à son audience. Qui se fait passer pour un autre, qui joue un rôle, qui se dope, qui fait rêver, qui déçoit, mais qu’on admire malgré tout. Il enrôle le public dans son jeu mensonger : on me dit que le stade était loin d’être rempli, mais que les gradins supportaient de toute ses voix le cycliste d’un jour. Sans le public, il semble que bien évidemment, rien de tout ça n’aurait été possible.

image

Alors, je me demande. À quoi n’ai-je pas assisté ? à du théâtre ? à une pure épreuve sportive ?

Sans doute à rien de tout ça. Peu importe. Ça nous interroge, ça nous questionne. Jan Fabre tenait le rôle du sportif et le public celui des supporters. Et tout ça se mélangeait un peu car en performance, l’effort est bien réel.

« Le théâtre est faux ; il y a une boîte noire, vous payez votre ticket et vous vous asseyez dans le noir et vous voyez quelqu’un jouer la vie de quelqu’un d’autre. Le couteau n’est pas réel, le sang n’est pas réel et les émotions ne sont pas réelles. La performance, c’est exactement le contraire : le couteau est réel, le sang est réel, et les émotions sont réelles. C’est un concept très différent. C’est à propos de la vraie réalité.

Marina Abramovic

Ce que j’ai raté, c’est cet endroit où la masse qu’on appelle ‘public’ s’oublie, se laisse faire et joue le rôle qu’il veut bien tenir; cet endroit où le spectacle vivant devient effort sportif et où la performance sportive devient théâtre.

Ce que je n’ai pas manqué, c’est de noter qu’il y a matière à analyser, qu’on peut tenter de comprendre et apprécier un spectacle qu’on n’a pas vu.

[1] Patrice Pavis, Dictionnaire de la performance et du théâtre contemporain, Armand Colin, 2014

[2] Peter Handke, Outrage au public, L’Arche, 1968.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s