Je voudrais vous parler de mon père.

Je sais pas si on est tous obsédé.es par nos pères, autant que par nos mères, mais j’entends tellement d’artistes exprimer leur détestation pour cette figure paternelle que j’ai fini par me demander si on pouvait être quelqu’un d’intéressant et d’artistiquement viable si c’était pas notre cas. 

Je connais mal mon père. Non pas qu’il soit mort quand j’étais enfant parce qu’il est toujours vivant. Non pas qu’il soit non plus taiseux ou timide, peut-être parce que j’ai eu une relation très fusionnelle avec ma mère, ce qui est d’ailleurs toujours le cas. Tient, elle vient de m’écrire pour savoir si ça va et si je bosse ce week-end. 

Je connais mal mon père parce que j’ai passé peu de temps seule avec lui. Aussi parce que c’était lui qui me disait de pas marcher pieds nus, d’éteindre ma lumière, qu’il incarnait malgré lui une autorité familiale qui le contraignait à ne pas être une oreille qui écoute mais une bouche qui indique la marche à suivre. Ce n’est pas vers lui que je me suis tournée lorsque j’avais une peine de coeur ou une écharde dans le doigt. Et si j’ai toujours été attirée par les travaux manuels de bricolage, il m’a toujours tenue à distance de tous matériel potentiellement dangereux pour une raison ou pour une autre. J’ai découvert le plaisir de couper à la tronçonneuse, poncer, clouer bien des années après avoir quitter le nid. Je prends aussi un plaisir complet à marcher pieds nus chez moi, c’est ma manière hyper radicale de ‘tuer le père’. 

Non j’ai pas envie de tuer mon père. D’abord parce que si je sais quelque chose c’est que c’est quelqu’un de bien. Il est hyper gentil mon père, droit dans ses chaussures. Récemment je me suis retrouvée dans des situations où je devais être seule avec lui pendant plusieurs heures et j’ai été à chaque fois prise d’une petite angoisse à cette idée de devoir entretenir une discussion. Mais en fait il est hyper intéressant mon père. Il a plein de trucs à raconter, il écoute de la bonne musique, et nos discussions vont souvent vers des sujets très profonds tout de suite. On parle beaucoup de notre famille, de lui quand il était jeune, de ce qu’il a vécu, pas vécu, de comment il voit les choses, comment il essaye de comprendre ce que je vis, comment. 

Il a toujours un point de vue chelou mon père. Dans les conversations qu’on a à table il rend les gens fous un peu. Mais il a lu beaucoup beaucoup de choses, il continue d’ailleurs de se cultiver, de lire, de voir des reportages, des docus, il connait plein de choses. Mais il se la ramène pas non plus comme s’il avait tout vu. Il avance toujours ses arguments en reprenant tout bien les définitions de chaque mot quand on débat. Mon père c’est une dissertation de philosophie à chaque fromage/dessert. 

Il a jamais vécu seul mon père. Il a quitté ses parents pour s’installer avec ma mère et ma soeur. Il est pas passé par la case dans laquelle je suis là, la case célibataire qui a pas besoin de ranger son appart et qui vit pour soi. Ça doit être quelque chose de pas avoir connu ça. 

Il m’a rarement refusé des choses mon père. Même si c’était toujours le moment relou, faire valider une sortie par le daron en fait il disait oui. J’avais toujours la pression mais il disait oui. En fait faut aussi dire que je faisais jamais des demandes trop insensées, et j’ai jamais été une ado en crise complètement vénère de tout. Mais quand même ça aurait pu être un gros con mon père mais non. Si j’avais envie de faire quelque chose en général il y voyait pas d’inconvénient sauf si il considérait la chose dangereuse. Comme faire du vélo sans casque. 

Il m’a pas donné de bonne raison de lui en vouloir mon père. Il a toujours été présent même si ma mère a quand même eu la priorité, pour les trucs relous mais du coup aussi les trucs moins relous. Il a toujours été là genre en filigrane. 

Il est de plus en plus sourd mon père. Son père aussi avait commencé à perdre l’audition vers 50 ans. C’est de pire en pire, on cherche des moyens, les appareils font plus trop leur taf. En ce moment il porte un casque qui annule les sons parasites et qui augmentent la fréquence des voix humaines. Il a des acouphènes. Je sais pas comment il devient pas fou. La surdité ça rend tout le monde agressif en fait. Lui parce qu’il entend rien, il passe pour un teubé la moitié du temps, il a l’air à côté de la plaque, il entend pas les blague et ça le renferme. Nous on arrive pas à bien l’inclure et refaire les blagues ça marche jamais, des fois on s’énerve parce qu’on a répété trois fois la même chose et après on a envie de pleurer parce qu’on s’en veut de lui avoir crié dessus. On aurait tous du apprendre la langue des signes parce que ça va pas aller en s’arrangeant. 

Souvent je suis prise par les larmes quand je pense à mon père. Je m’explique mal pourquoi, ça semble un peu stupide. Ça doit être une forme de tendresse un peu triste mais pourtant y a pas de raison de pleurer. Il aimerait pas que je pleure du coup souvent j’arrête en me disant ça. 

Il a une grande bibliothèque mon père. Avec des livres d’arts, des romans, de la philo et des bouquins de cuisine. Une flute traversière aussi. Il a des lubies un peu chelou je crois que ça me rassure de pas tenir ça de nulle part. Il a étudié l’histoire de l’art et il a toujours essayé de jouer La bourré de Jethro Tull. Je suis sûre qu’il va y arriver un jour. Peut-être quand il sera à la retraite il s’y collera tous les jours jusqu’à y arriver. 

Voilà. Y a plein d’ombres sur ce tableau mais elles ont rien à cacher.

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