T’A/ES UNE TACHE

J’ai jamais trop compris les gens qui s’inquiètent ou s’énervent pour une tache sur un vêtement, une marque sur le corps.

Petite j’ai été opérée d’une hernie et plus tard de l’appendicite. J’ai 8 cicatrices sur le ventre. J’ai jamais trop cherché à les cacher. C’est juste comme ça.

A 23 ans j’ai eu un accident de voiture et mon avant-bras était brulé. Tout le monde me conseillait, met du cicatryl, met telle crème, évite le soleil… Dans l’esprit des gens, il fallait que cette marque disparaisse, qu’elle ne brunisse pas. Peut-être pour oublier.

Ensuite j’ai eu un percing au nez. Il a mal cicatrisé et j’ai du le faire arracher. Ça a fait terriblement mal. Encore on m’a donné les mêmes conseils pour cacher la marque.

Tous les jours c’est « attention tu as taché ton tee-shirt, attention t’as vu tes chaussures !? »

Un jour, je portais un pantalon que j’avais acheté taché, comme ça. C’était mal fait, on avait pas l’impression que je l’avait acheté comme ça, mais plutôt que je m’étais roulée dans des fiantes de pigeon. Mais je l’aimais bien. Je sens qu’on me tape sur l’épaule, une jeune fille veut me parler, je retire mes écouteurs et elle me dit attention votre pantalon est taché. Je lui ai répondu qu’il était comme ça et je lui ai souhaité une belle journée après l’avoir remercié.

Mais en fait c’est ça. On vit des choses, on fait des choses et ça laisse des traces. Sinon on fait rien. Ma mère a le don de se tacher quand elle mange. On sait pas comment elle fout. C’est toujours la blague du dîner, elle se tache et elle pousse un râle d’épuisement d’elle-même. Elle passe un coup de sopalin et on passe à autre chose. Parce que c’est pas grave.

Au moment de mon accident de voiture, je vivais chez mon ex, chez ses parents. Sa mère avait eu un accident grave, l’usine de feux d’artifices dans laquelle elle travaillait avait explosé. Après le coma, des années d’hôpital, de soins, de greffes, son corps est recouvert de cicatrices, de la tête au pied. On ne peut pas ne pas le voir. Et elle est belle, recouverte de ses marques qui racontent quelque chose de son histoire.

J’aime les gens tachés, marqués, dont le corps est passé par quelque part. Des mains de travailleur.euse;  taches de naissance, taches de vin sur le visage, taches de rousseur, acné, non maquillée, marques avec lesquelles il faut faire, accepter le regard des gens curieux ou malveillants ; les corps tatoués d’histoires, de souvenirs, de codes, de mots que tu ne peux pas comprendre ; les corps blessés, en reconstruction ; les corps non genrés, en transformation, en étape, en cours de changement; les habits tachés par le travail ou la maladresse, par la transpiration, la terre, le vin, parce qu’ils habitent un corps qui vit.

Et j’aime me tacher, tacher mon corps ou mes vêtements, qu’ils vivent et que je sois pas complexée de vivre.

Et bien sûr, évidemment, j’aime le désordre, ranger pour mieux remettre mon bazar. Les gens qui s’attachent à faire ressembler leur intérieur à un appartement témoin IKEA me font peur. J’aime quand il y a des miettes qui se collent à mes pieds nus, oui (désolée papa) j’aime aussi marcher pieds nus chez moi ;  j’aime quand mes draps sont tachés de sang et de sperme séchés et dormir dedans et m’en foutre ;  j’aime passer 5 minutes tous les matins à retourner ma chambre pour y trouver une chaussette dépareillée, un sac ou ma carte navigo et que ça me mette en retard mais c’est pas grave ; j’aime laisser ma vaisselle sale dans l’évier et la faire quand j’ai plus rien pour manger ou simplement que j’ai le temps ; j’aime que les choses ne soient pas à la place qu’on leur donne, mon paquet de rasoirs sur le bureau et mon tas de culottes sur une chaise ; j’aime laisser trainer mes fringues sur le sol ; tout ce qui doit faire de moi ce que les gens bien aiment appeler une « bordélique » parce que tout ça c’est pas bien vu dans la société de l’ordre en marche cf. Emmanuel Macron. Mais je te vois tu me juges je sais tu te dis ha c’est sale berk berk, c’est ma liberté crasse.