DERRIÈRE LA FORÊT LE SOLEIL

21.03.2018 – PLEXUS – AURÉLIEN BORY – LE 104

Ce matin, mon collègue me propose de l’accompagner au CENTQUATRE, voir un spectacle et je réponds oui, comme j’ai décidé de répondre oui au maximum quand l’envie y est. Elle y était, j’ai dis oui, on a pris le RER A puis la ligne 7 jusqu’au CENTQUATRE, parlé de nos vies, de nos familles, des amours et de Felice Varini.

Mes lacets se sont défaits deux ou trois fois avant qu’on entre en salle, au centre du gradin, on papote et la ministre de la culture n’est pas bien loin, quelques rangs plus bas.

Le dispositif scénique n’est pas visible, caché par un grand voile devant lequel se tient une femme.

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Ca commence par la pulsation, le battement du coeur, le rythme cardiaque, le son de la peau et l’asphyxie. Puis elle recule dans le draps noir, se fait aspirer par le tissu de soie, retourne dans le ventre pour se retrouver au coeur du dispositif que mes mots ne decriront pas mieux que ces images.

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Dans cette forêt de fils, la danse est contrainte, lente. Le corps fait avec, lutte, bouge comme il peut, rebondit, se repose, invente, grimpe et se glisse. Le dispositif crée un espace contraignant, un milieu hostile, une cage de laquelle on n’échappe pas, un huit-clos. La création lumière nous fait perdre nos repères, nous racontes des histoires, brouille les pistes et déploie l’imaginaire.

En une heure le répertoire s’essouffle, et moi avec.

Les applaudissements sont nombreux et chaleureux. On sort de la salle et retrouvons deux collègues, on papote, je retourne au métro et refais mes lacets.

VA-ET-VIENT ÉTERNELS EN ABSURDIE

09.02.2018 – ÉTERNEL RETOUR – CLEMENT LAYES – LE MANEGE, REIMS

 

Sandwich dans une main et parapluie dans l’autre, pas le temps de discuter, on file vers Le manège pour le prochain spectacle du Festival Reims Scènes d’Europe.

On arrive, et tous circonspects du spectacle du Blitz Theatre Group qu’on vient de voir, Jason cherche quelqu’un a qui ça a plu et je mange une pomme dans la file vers L’éternel Retour.

J’aime pas ce titre.

Ici aussi, les comédiens sont installés de chaque coté du plateau, mais cette fois ils sont assis bien tranquillement. Ils portent des vêtements pour certains normaux, je vois une enfant, une femme avec une longue robe argentée, une livreuse deliveroo, un touriste, un mec qui porte une combinaison d’animal et des talons blancs.

Au centre, trois panneaux en bois entourent une table, une chaise, un lit et une étagère vide. Ils sont découpés des deux côtés pour créer deux fenêtres et trois portes. Les reconstitutions d’intérieurs c’est pas mon truc, aussi minimalistes soient elles, pour autant je sens que la proposition ne se veut pas réaliste.

Quand la première interprète entre dans le dispositif scénique, elle enchaine quelques gestes absurdes, pose une bouteille de vin, s’esclaffe, pousse la chansonnette. Lorsque la première boucle de gestes est terminée, elle recommence, encore et encore jusqu’à ce qu’une deuxième personne la rejoigne et joue à son tour une partition à la fois tout aussi précise et absurde qui consiste à s’assoir, passer sous la table, dire deux mots à une personne absente, etc. Elles sont en boucle et les autres personnages les rejoignent un à un. À ce moment, je me dis que c’est intéressant et j’espère que l’arrivée de tous les danseurs va finir par créer du sens, du lien entre eux et peut-être même une histoire.

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Mais en fait non. Lorsque tous les personnages sont au plateau, la lumière change, devient verdâtre et la boucle joue trois ou quatre fois. La fille qui parlait à quelqu’un n’a pas trouvé d’interlocuteur et aucun geste ne trouve sa réelle justification, tout est absurde.

Je ne vois que le travail, je pense aux répétitions, je me dis que ça devait être un vrai casse-tête et je ne vois aucun plaisir dans le jeu des acteurs.

D’ailleurs je ne prends moi-même aucun plaisir.

Mon cerveau est emmêlé, je n’arrive pas à me concentrer sur un personnage tant il y a d’actions au plateau, ça grouille et mon regard ne trouve aucun point d’accroche. J’ai mal au crâne et je m’ennuie. Je me dis que ça ressemble à un atelier de théâtre et à une restitution de travail plus qu’à un vrai spectacle. Pas de poésie, pas de danse, pas de musique.

Comme un exercice de style, un outils de travail mais pas un objet artistique en soi.

La beauté pour la beauté, passe encore. Mais le travail pour le travail…

Ha oui et à un moment donné, deux techniciens en noir démontent petit à petit le décor jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien au plateau, sauf les interprètes qui continuent leurs actions. Ca doit sûrement avoir un sens hein… moi j’ai pas saisis.

Après ces deux spectacles insaisissables, mon cerveau fatigué et mes jambes lourdent rentrent se coucher à l’auberge de jeunesse.

TRYPTIQUE TRINITIQUE – Comment j’ai rencontré le génial

D comme Deleuze – Cédric Orain – L’échangeur

08/11/2017

Commencé, ça a commencé, ça va commencer, ça va peut-être commencer…

Au plateau, trois hommes ont commencé sans nous et attendent quelqu’un pour que cela commence. Il ne viendra pas.

Trois hommes pour du théâtre. Trois hommes à l’attention du théâtre et trois hommes à la place du théâtre.

La parole pense, le corps expérimente et l’esprit délire.

La pensée de Deleuze, les concepts, le processus philosophique et de la place pour le rire, pour les images et pour moi.

Ce soir j’ai rencontré la liberté, le geste, l’intelligence subtile et la beauté. C’est pas comme ça tous les soirs. Ni au théâtre ni nulle part.

Ce soir on ne s’est pas moqué de moi. On ne m’a pas joué la tristesse ou la joie, la jalousie,  la colère.

Ce soir on a piétiné le préfixe, on m’a présenté , renvoyé le -re dans sans bulle, on a (re)présenté.

Ce soir on m’a fait du bien. Et je me sens vivante et armée.

 

L’air est glacial à Paris.

 

UN MONDE A ABATTRE

Sainte Jeanne des abattoirs – Marie Lamachère

14/12/2017

 

Le mercredi 14 décembre, nous allons au Théâtre d’Arles, voir Sainte Jeanne des abattoirs et nous rencontrons quelques heures plus tôt, sa metteuse en scène : Marie Lamachère.

Après Buchner voici donc venir Brecht et on se demande s’il parviendra, cette fois, à trouver un écho dans notre contemporain.

Ouvriers contre patronat, crise financière, armée du salut, grève du prolétariat, fordisme ; les thèmes sont lancés et nous plongent dans le Chicago des années 30. Marie Lamachère nous explique qu’elle a choisi la traduction de Pierre Deshusses, la plus récente, qui sort du classicisme pour dépeindre l’humour féroce de Brecht.

Le spectacle commence et la scénographie nous rappelle les abattoirs que l’équipe a visités pendant leur travail. Un bloc de béton sur pilier à droite de la scène évoque la froideur des locaux. La pièce s’ouvre sur une vidéo en noir et blanc dans laquelle des groupes de personnes s’affolent. Les acteurs, de chaque côté du public ouvrent un débat pour tenter d’expliquer la scène  et chacun y va de son interprétation. Le dispositif intervient une ou deux fois et on en rit, parce que les acteurs ont l’air tous convaincu par leurs hypothèses qui ne tiennent pas debout. Un rideau de voile monte et descend, permettant de séparer le décor de l’avant-scène et de projeter des images. On discerne bien chaque entité de personnages qui se démarquent par un style vestimentaire et verbal. Les patrons en costard forment une chorale à la voix grave ; les ouvriers en tenue blanche de bouchers s’expriment familièrement et l’armée du salut costumée est une troupe de musiciens.

Au milieu de ces voix, Jeanne Dark, sur qui tous nos espoirs reposent, fait le lien. Malheureusement, son personnage peine à prendre de l’épaisseur : d’enfant naïve qui traite les ouvriers de feignants, elle découvre les manœuvres des industriels et la corruption de ses propres amis. Elle observe le monde, et de ces vérités qu’elle découvre, met à l’épreuve le réel. Mais son dynamisme, ses grands gestes, ses cris, ses larmes et toute l’énergie qu’elle déploie ne changent rien. Petit à petit, les groupes que formaient les trois entités s’effritent et laissent place à des individualités : le spectacle perd son souffle. Le rythme est moins soutenu et le spectacle raconte plus qu’il ne donne à voir. Tout en collant au texte, la mise en scène ne se noie pas dans le didactisme et s’amuse en prenant des libertés qui permettent d’installer une distance entre ce qui est dit et ce qui doit être entendu.

Le spectacle prend un autre relief lorsque Jeanne demande à comprendre le travail des ouvriers. Pendant environ dix minutes, on diffuse deux vidéos : à droite, un homme explique son travail dans les abattoirs et déroule la chaine de la dissection de l’agneau. A gauche, une autre vidéo illustre le propos : on filme froidement les hommes au travail, dépeçant, égorgeant, vidant les animaux de leurs entrailles. De quoi donner la nausée. La violence des images et la froideur du discours tenu n’épargnent pas le spectateur.

Autre petit éclair de génie sur le travail vidéo autour du personnage de la femme qui attend son mari décédé et qui vend son silence contre dix jours de nourriture. Jouée par une femme visiblement amatrice qui semble venue du ventre de la France, elle apparaît sporadiquement sur un écran. Fantôme oublié. Fantôme en lutte.

C’est un spectacle de lutte. Lutte des classes. Luttes individuelles. Lutte pour dieu.  Lutte pour son bout de pain. Lutte pour son épanouissement financier. Lutte pour comprendre. Lutte pour agir. Mais lutte vaine.

On déplore le dramatisme soudain de Jeanne qui se prosterne au sol tandis que le reste de la troupe chante en cœur à la fin du spectacle qui tarde tout de même à conclure.

TA GRÂCE NON MERCI

LA ESCLAVA – Ayelen Parolin

14/03/2017

En sortant du Théâtre des Doms le 25 février, on peut se poser des questions.

De quoi ne sommes nous pas les esclaves?

Du système, du déterminisme social, des autres, de la géopolitique, de nous-même.

Ayelen Parolin ouvre les portes d’une réflexion, questionne la grâce avec force poétique.

D’abord c’est la contrainte du corps engourdi, ignorant des codes, tâtonnant. Plus il gagne en amplitude, plus elle gagne en assurance. On comprend comment ça marche et son visage parle pour elle. Mais sur son son dos, la carapace de branche, le crucifix étoilé gène, empêche et pèse.

Il faut faire avec
Il faut faire avec
IL FAUT FAIRE AVEC
FAIRE AVEC – IL FAUT faire avec.


© Thibault Gregoire

C’est triste et drôle. La petite fille dans sa chambre qui apprend comme marche son corps, comment lui donner la force, comme faire avec, avec lui et tout le reste. Comment son corps va trouver une place dans une société qui veut bien d’elle mais à quelles conditions.

Et puis merde trouver le moyen de lâcher, quitter, s’arracher, s’extirper de cette saloperie. Laisser le poids, se poser là et libérer les mots.

Elle nous dit alors des choses justes, juste comme ça vient, entre le français, l’anglais et l’accent espagnol. On échange une tasse de thé, on prend un temps, une pause, respiration.

Mais ça recommence, évidemment. Le poids, la contrainte, la peur de mal faire, le devoir de faire rire, faire bien, vite. Le cycle radical de la lune. Oublier et refaire. Pareil, les même choses, mêmes erreurs, mêmes gestes.

Ayelen Parolin, la force de refaire, recommencer, tenir bon. 40 minutes seule en scène à tenir bon. Sans paillettes, son corps, juste son corps au travail, à l’épreuve de ce que c’est la vie. Et simplement.

CE QU’IL ME RESTE DE : Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant

Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant – Claude Schmitz

25/05/2017

Deux mois après avoir vu Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant de Claude Schmitz aux HTH de Montpellier, il reste des images et des émotions, quand même un peu.

Il me reste la scénographie : trois espaces pour trois temps.

TEMPS 1 – La réflexion réelle. Côté cour c’est le réalisme d’un appartement qui m’a tout de suite fatigué quand je l’ai vu. Des meubles, une colocation anarchique, des dessins au mur, un faux chien et un jeune qui skype avec un ami africain pour préparer son voyage. C’est le moment de l’intrusion, du ras-le-bol, la goutte d’eau qui fait déborder le vase, le départ.

TEMPS 2 – L’action fantastique. On vole une voiture au copain clodo et on prend l’autoroute du soleil. Côté jardin la vieille merco ne bouge pas mais elle fait de la musique, elle fume, elle clignote. Le rideau descend et le théâtre laisse place au cinéma. Je m’étais dit, quand même, l’action quitte la scène, le corps s’efface, l’image s’empare du vivant. Ca me faisait un peu chier. Mais c’était beau.

TEMPS 3 – La folie fantomatique. Plus que des ombres au fond de la scène. Les personnages se sont enfermés dans leurs erreurs, ils errent, bloqués au fin fond d’une cave qui n’existe pas. Le cannibalisme pour survivre. Le mythe de la caverne sans la lumière.

Photo © Clémence de Limburg

Et puis il me reste la fin. Tout d’un coup, toute la scène envahie, occupée, explosée. La musique, la lumière et le délire comme une apothéose schizophrène qui donne sens à l’ensemble, qui relie les trois temps. Sans ces dix dernières minutes, la pièce serait tombée à plat et m’aurait laissé un gout amer. Mais elles me permettent d’accepter le délire, de me détendre et de ne pas trop intellectualiser en acceptant l’ingéniosité des passages du théâtre au cinéma.

Il me reste l’impression d’un jeu surfait en première partie. Mais il me reste surtout la poésie des images sur l’écran. Un total WTF qui fait passer la pilule.

image : Florian Berutti

CHOC DES STRUCTURES

17/09/2017

Hier matin je riais jaune devant cet article de l’Express:

http://www.lexpress.fr/actualites/1/culture/le-theatre-prive-fait-pression-pour-acceder-aux-scenes-publiques_1943106.html#Go3tzu9EjquFD6Hd.01

Me demandant si c’était le propre de l’humanité d’en vouloir toujours plus, ou si cette affection ne touchait que ceux qui en avaient déjà beaucoup.

Je n’avais pas de réponse, bien évidemment, et m’en allait pouet pouet de bonne humeur, me rendre dans ma structure subventionnée.

Originally posted by scottielaw

Et comme je ne suis pas à une contradiction prêt, le soir même, j’allais au République, voir un spectacle dont le prix du billet. Je ne sais pas comment finir cette phrase mais vous m’avez compris.

Mon mec et (et à) moi, on allait voir Haroun. Du stand up. Du OneManShow. Du rire facile. On s’était dit merde on est à Paris ce mec nous fait marrer on va le voir.

On est arrivés avec un peu d’avance et la salle était déjà FULL. Les premiers rangs envahis, on s’est assis où on a pu.

Comme d’habitude j’ai commencé à regarder les gens qui peu à peu formait le public. J’expliquais à Vincent (mon mec s’appelle Vincent), qu’à mon grand désespoir je n’avais jamais vu une salle aussi bien remplie.

Déjà parce qu’elle était remplie.

Et ensuite parce qu’elle était complètement remplie de gens complètement différents.

Enfin parce qu’elle était remplie exclusivement de gens venus de leur plein gré.

Je lui expliquais aussi dans les grandes lignes, comment le théâtre public et privé se guerroient à coups de clichés dont voici un petit échantillon :

Théâtre public = contemporain = chiant = argent public = places pas chères = populaire dans le sens engagé

Théâtre privé = boulevard = humour = trop facile = marketing = places chères = populaire dans le sens beauf

MAIS

C’était sans compter que Haroun lui-même, avait décidé d’en faire un sketch. Ce sketch qui marche toujours : la parodie du théâtre contemporain. D’un coup, il se met à dire les paroles Alexandrie Alexandra de manière totalement absurde et en expliquant ensuite que son metteur en scène l’a poussé à faire cette proposition. Qui effectivement marche très bien. Et d’ajouter quelques vannes sur les sorties scolaires au théâtre et que c’est nos impôts qui paient ça.

Je suis une hippie utopiste qui aime croire qu’on pourra un jour, théâtre privé et théâtre public, vivre en harmonie ensemble sans se bouffer la gueule. Mais pas aujourd’hui.

Je laisse les Robins des bois conclure :

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