ROCKEURS DOUCEUR EN ECOSYSTEME BIENVEILLANT

PHILIPPE QUESNE/VIVARIUM STUDIO // LA MÉLANCOLIE DES DRAGONS, L’EFFET DE SERGE, LA DÉMANGEAISON DES AILES // NANTERRE-AMANDIERS

La bienveillance peut-elle être la matière essentielle d’un spectacle ?

Je ne m’étais jamais posé cette question car l’idée est de celles qui ne nous viennent pas à l’esprit naturellement.

Pourtant, c’est ce que je retiens de ces trois oeuvres. Ça, et l’envie de répondre à ma question par : oui et d’ailleurs, merci pour la beauté.

Dans le travail de Philippe Quesne, bien sûr, il y a la scénographie poétique et la simplicité des moyens, la richesse des références et l’invitation à imaginer tout avec rien. Mais ce qui me fait dire la beauté de ce travail, c’est la grande bienveillance du regard posé sur l’humain. Peut-être que s’il parvient à créer des personnages si attendrissants dans leur naïveté, leurs rêves, leurs gestes et leurs mots, c’est sans doute parce que ce ne sont pas des personnages. Au plateau, je vois des personnes. Pas des amateurs sur lesquels il pourrait jeter un faisceau de lumières obscènes qui les aveuglerait et les rendrait fragiles. Des personnes en pleine conscience de leur présence à cet endroit sensible et, les éclairant sans les exposer, qu’il fait exister de la plus belle des manières, pour ce qu’ils sont. Leur présence m’enveloppe et me fascine, comme quand je croise le regard de quelqu’un qui me dit la vérité. Il n’y a pas de place pour le mensonge, pour les fausses réactions ni surtout pour la moquerie.

Ces spectacles nous offrent le temps d’apprécier un échange vrai, un geste qui existe sans aucune autre intention, une parole qui ne cherche qu’à dire. Les images et les références à la fois exigeantes et sans prétention déploient un univers que je ne voudrais pas quitter. C’est un moment où il fait bon être ensemble pour se rappeler les êtres sensibles que nous sommes et que nous oublions bien (trop) souvent, se redire que nos singularités sont belles, grandes et toujours à cultiver.

Ils me rappellent pourquoi je vais au théâtre et pourquoi j’y travaille.

Et bien que je sois une spectatrice frigide, que je n’aime pas qu’on essaye de me faire rire ou pleurer, je dois avouer que la reprise de Still loving you à la flute à bec m’a tiré un fou rire, que j’ai été émerveillée par de la fumée en suspension dans l’air, touchée par les vidéos de gens qui parlent de leurs passions et qu’Isabelle Angotti m’a fait pleurer quand elle danse dans les bulles de savon.

 

Alors, moi qui ai la critique facile et toujours l’impression que mes compliments sonnent faux, j’aligne mes mots comme d’habitude, sans attendre qu’ils soient lus et encore moins qu’ils résonnent ou qu’ils changent le monde, mais en me disant qu’ils feront peut-être rire, plaisir ou donneront envie à certains de prendre le temps de franchir la porte rouge de ce théâtre pour y vivre quelque chose, quoi que ce soit.

DERRIÈRE LA FORÊT LE SOLEIL

21.03.2018 – PLEXUS – AURÉLIEN BORY – LE 104

Ce matin, mon collègue me propose de l’accompagner au CENTQUATRE, voir un spectacle et je réponds oui, comme j’ai décidé de répondre oui au maximum quand l’envie y est. Elle y était, j’ai dis oui, on a pris le RER A puis la ligne 7 jusqu’au CENTQUATRE, parlé de nos vies, de nos familles, des amours et de Felice Varini.

Mes lacets se sont défaits deux ou trois fois avant qu’on entre en salle, au centre du gradin, on papote et la ministre de la culture n’est pas bien loin, quelques rangs plus bas.

Le dispositif scénique n’est pas visible, caché par un grand voile devant lequel se tient une femme.

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Ca commence par la pulsation, le battement du coeur, le rythme cardiaque, le son de la peau et l’asphyxie. Puis elle recule dans le draps noir, se fait aspirer par le tissu de soie, retourne dans le ventre pour se retrouver au coeur du dispositif que mes mots ne decriront pas mieux que ces images.

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Dans cette forêt de fils, la danse est contrainte, lente. Le corps fait avec, lutte, bouge comme il peut, rebondit, se repose, invente, grimpe et se glisse. Le dispositif crée un espace contraignant, un milieu hostile, une cage de laquelle on n’échappe pas, un huit-clos. La création lumière nous fait perdre nos repères, nous racontes des histoires, brouille les pistes et déploie l’imaginaire.

En une heure le répertoire s’essouffle, et moi avec.

Les applaudissements sont nombreux et chaleureux. On sort de la salle et retrouvons deux collègues, on papote, je retourne au métro et refais mes lacets.

BLACKOUT

20.01.18 – 1993 – Julien Gosselin – T2G

Il pleut des petites gouttes entre le métro et le théâtre de Gennevilliers. Les 17 étudiants de ma promo et moi, on suit L. qui connait visiblement le chemin le plus court jusqu’au spectacle de Julien Gosselin qui joue ce soir. 1993. C’est l’année de ma naissance, comme beaucoup de gens. Et c’est le titre de son dernier spectacle.

Après un grignotage, on entre en salle et nos places numérotées nous attendent, au plein centre des gradins.

Je n’avais jamais vu de spectacle de Julien Gosselin, mais beaucoup entendu parler de 2666 et des Particules Elémentaires. En bien, ou moins bien.

La première partie de 45 minutes nous plonge dans le noir. Les acteurs souvent absents, parfois alignés devant des néons blancs, déclament un texte que je ne comprends pas. Une voix off, comme celle d’un début de film d’action, sombre, dramatique comme après l’apocalypse, nous parle de Calais, d’un tunnel, de la fin du monde et use de mots savants que je ne connais pas.

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Je ne comprends pas.

 Je ne comprends pas.

Je voudrais bien, mais je ne comprends pas de quoi on me parle.

 Ca l’air grave en plus mais du coup j’y crois pas une seconde. Ca ressemble à un mauvais scénario de SF et les interludes de musique électronique me fatiguent. Les néons me fatiguent, il ne se passe rien, je ne comprends pas ce qu’on me dit, j’ai mal au crâne, je ferme les yeux. Je ne dors pas, mais je ferme les yeux.

Je les ouvre à nouveau alors que le plateau se met à vivre, les techniciens s’agitent pour placer le nouveau décor et je ressens un profond désespoir en voyant arriver les trois canapés et la table basse qui serviront à recréer le décor d’un faux appartement.

Les acteurs, jusqu’ici absents, prennent vie dans le cliché d’une fête entre jeunes Erasmus excités et drogués, ridiculement assoiffés de sexe et de sensations fortes. J’ai du mal  à comprendre comment un mec de 30 ans peut avoir envie de donner cette vision absurde de la jeunesse, dont il devrait en théorie faire partie mais…

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Un écran géant qui fait la largeur du plateau se dresse au dessus d’eux en symétrie et projette les images filmées en direct par un caméraman. Le plateau offre une vision d’ensemble, assez médiocre mais j’étais sûrement trop loin pour bien voir, alors que l’écran dirige notre regard vers différentes péripéties, souvent à base de cocaïne, bad trip sous acide, vomit, roulage de pelle, faux rapports sexuels… Nos yeux sont clairement orientés vers l’écran pendant toute cette deuxième partie et il me faut lutter pour regarder le plateau. Il faut avouer que l’image est particulièrement réussie, et que je me laisse volontiers porter par la lumière et la lenteur des mouvements de caméra. Pour ce qui est de l’action, je ne comprends pas bien où on va. Visiblement les jeunes Erasmus ne sont pas pleins de gentilles attention, mais je dois attendre le cercle de saluts nazis pour le comprendre. Le spectacle termine au lendemain de la fête, lorsque tout le monde se lève car « c’est le moment » et que capuches noires sur les têtes, il est question de mettre a execution quelque chose. Je me sens vraiment conne parce que je ne sais pas de quoi ça parle

                       une bombe?

                                                                        un attentat?

                                                                                                                       un suicide collectif? 

Je quitte la salle un peu fâchée, avec le sentiment d’être nulle parce que j’ai rien compris. Je me demande pourquoi il ne fait pas du cinéma. Je fume une clope et les petites gouttes ont pris du poil de la bête. Il pleut des cordes.

Je me suis ennuyée à ce spectacle et j’ai pensé à ces gens qui dorment au théâtre. En marchant, je repense à ce livre de Pierre Notte, L’Effort d’être spectateur dans lequel il parle du sommeil et dit :  « Dormir au théâtre, c’est à dire atteindre une confiance absolue en ce qui se passe là, l’accepter au point de se laisser berner volontairement, se laisser saisir jusqu’au sommeil, dans l’inconscient, par la voix des acteurs, se faire promener au point d’en oublier se conscience active, la laisser au repos, et donner aux voix des acteurs le pouvoir d’hypnose. » L’idée de dormir, de se laisser porter de la sorte relève pour moi d’un échec. J’ai du mal à comprendre ceux qui disent avoir adoré une pièce pendant la quelle ils ont dormi, ne serait-ce que 10 minutes.

Encore une chose que je ne comprends pas.

ça commence à faire beaucoup.

Pierre Notte convoque le sommeil comme un acte de contestation.

« Parce que je ne comprends rien ou que je comprends tout, et que j’ouvre ma porte de sortie; moi-même, dans le songe. Parce que j’exige, et c’est la moindre des choses, que ma conscience soit mise à l’épreuve, éveillée, réveillée, provoquée, invitée au travail. » 

Moi j’exige les mêmes choses sauf qu’au lieu de dormir pendant le spectacle,

j’écris un billet après.

COMMENT PARLER D’UN SPECTACLE QUE L’ON N’A PAS VU : JAN FABRE SUR UN VÉLO

Le jeudi 29 septembre 2016, la fièvre me clouait au lit, m’obligeant à laisser mes camarades de classe partir sans moi à Lyon, pour assister à une performance de Jan Fabre au vélodrome de la Tête d’or intitulée : « Une tentative de ne pas battre le record du monde de l’heure établi par Eddy Merckx à Mexico en 1972 (ou comment rester un nain au pays des géants) ».

Au programme : Jan Fabre, plasticien reconnu, metteur en scène hors norme, artiste performeur. Un vélodrome, un record du monde de cyclisme, du sport. La performance artistique va rencontrer la performance sportive.

Je rencontrais Jan Fabre en 2005 lorsqu’il est artiste associé au Festival d’Avignon et qu’il donne à la Cour d’Honneur Histoire des larmes et Je suis sang. Je découvre son travail acharné sur la beauté du corps, son esthétique et ses réflexions. En 2015, je reste les yeux ouverts pendant 24 heures devant Mount Olympus et je finis d’être émerveillée. C’est lors d’un colloque à la Collection Lambert d’Avignon « La performance, de quoi s’agit-il ? » que je rencontre ses détracteurs, ceux qui ne voient dans son travail que de la provocation et qui disent de lui qu’il est un tyran pour ses danseurs. J’entends les réactions et les critiques, mais pas de quoi me convaincre de manquer sa performance à Lyon.

Parce qu’on s’accorde à le dire : le terme français de « performance » prend d’abord le sens d’ « exploit sportif, ou de prouesse commerciale »[1] avant de désigner, dans les arts vivants, cette pratique apparue dans les années 60 aux États-Unis. Pratique que je ne définirais pas ici, me contentant de citer Erwin Goffman dans Frame Analysis : « Une performance (…) c’est un arrangement qui transforme un individu en un performeur pour la scène, ce dernier, étant à son tour, un objet qui peut être regardé à cause de son comportement intéressant par des personnes jouant le rôle de « public » ».

Moi, c’est justement lui qui m’intéresse, le public. Dans le cadre d’une performance qui se déroule dans un vélodrome, on peut interroger la notion. Le spectacle vivant l’a souvent fait, comme Peter Handke en 1966 :

« Vous représentez quelque chose. Vous êtes quelqu’un. Ici, vous êtes quelque chose. Ici, vous n’êtes pas quelqu’un, mais quelque chose. Vous êtes une société formant un tout. Vous êtes un public de théâtre. »[2]

On continue de le faire : on questionne sa place, son rôle, ses envies, ses pratiques, on crée les relations publiques, les relationsavec le public, la médiation. On le veut nombreux, éduqué, hétérogène, curieux, étonné, ébloui, agacé.

Mais alors, qui est-il ? celui d’un match de foot, d’une pièce de théâtre ou d’une performance ? Ne dépend-il que du spectacle dont il est l’observateur ?

Ici, Jan Fabre brouille les pistes. Il n’amène pas les spectateurs pas dans un théâtre. Il les amène au vélodrome. Il ne leur promet pas du théâtre, mais bien une performance sportive. Un non record du monde. En un spectacle, il réunit deux, voire trois types de spectateurs. S’il est possible de les mettre chacun dans un panier.

On peut supposer que le public qui se déplace pour Jan Fabre sait à peu près à quoi s’attendre. Il connait son œuvre, son esthétique, il peut s’attendre à tout. Quand il se voit offrir des drapeaux belges, français, flamands, lyonnais, qu’il s’installe dans les gradins et qu’il crie pour encourager l’artiste/sportif, il a conscience de prendre le rôle de supporter, qu’on lui a prêté. Par contre, le public qui ne connait pas Jan Fabre pense sans doute assister à une réelle course cycliste, malgré le titre qu’il ne prend pas forcément au premier degré.

Car l’artiste flamand entre en piste en costume cravate, commenté très professionnellement par Poulidor et Merckx des géants du cyclisme. Et il roule pour de vrai. Après deux tours d’échauffement, le coup de pistolet annonce le début de l’heure et Jan Fabre est sur le point de donner de tout son corps, applaudi à chaque tour par son public de faux/vrais supporters. On me rapporte qu’une élégante femme en noir lui tend régulièrement des pièces de viande dans lesquelles il mord et qu’il dispose sur son vélo, dans ses poches ou sur ses épaules. Doit-on y voir une référence au surnom de Merckx, « le cannibale » ? Au dernier tour, il s’allumera une cigarette. Provocation (comme on aime tant le penser) ou moquerie, réflexion sur l’hypocrisie de l’acteur comme du cycliste. Celui qui ment à son audience. Qui se fait passer pour un autre, qui joue un rôle, qui se dope, qui fait rêver, qui déçoit, mais qu’on admire malgré tout. Il enrôle le public dans son jeu mensonger : on me dit que le stade était loin d’être rempli, mais que les gradins supportaient de toute ses voix le cycliste d’un jour. Sans le public, il semble que bien évidemment, rien de tout ça n’aurait été possible.

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Alors, je me demande. À quoi n’ai-je pas assisté ? à du théâtre ? à une pure épreuve sportive ?

Sans doute à rien de tout ça. Peu importe. Ça nous interroge, ça nous questionne. Jan Fabre tenait le rôle du sportif et le public celui des supporters. Et tout ça se mélangeait un peu car en performance, l’effort est bien réel.

« Le théâtre est faux ; il y a une boîte noire, vous payez votre ticket et vous vous asseyez dans le noir et vous voyez quelqu’un jouer la vie de quelqu’un d’autre. Le couteau n’est pas réel, le sang n’est pas réel et les émotions ne sont pas réelles. La performance, c’est exactement le contraire : le couteau est réel, le sang est réel, et les émotions sont réelles. C’est un concept très différent. C’est à propos de la vraie réalité.

Marina Abramovic

Ce que j’ai raté, c’est cet endroit où la masse qu’on appelle ‘public’ s’oublie, se laisse faire et joue le rôle qu’il veut bien tenir; cet endroit où le spectacle vivant devient effort sportif et où la performance sportive devient théâtre.

Ce que je n’ai pas manqué, c’est de noter qu’il y a matière à analyser, qu’on peut tenter de comprendre et apprécier un spectacle qu’on n’a pas vu.

[1] Patrice Pavis, Dictionnaire de la performance et du théâtre contemporain, Armand Colin, 2014

[2] Peter Handke, Outrage au public, L’Arche, 1968.

TRYPTIQUE TRINITIQUE – Comment j’ai rencontré le génial

D comme Deleuze – Cédric Orain – L’échangeur

08/11/2017

Commencé, ça a commencé, ça va commencer, ça va peut-être commencer…

Au plateau, trois hommes ont commencé sans nous et attendent quelqu’un pour que cela commence. Il ne viendra pas.

Trois hommes pour du théâtre. Trois hommes à l’attention du théâtre et trois hommes à la place du théâtre.

La parole pense, le corps expérimente et l’esprit délire.

La pensée de Deleuze, les concepts, le processus philosophique et de la place pour le rire, pour les images et pour moi.

Ce soir j’ai rencontré la liberté, le geste, l’intelligence subtile et la beauté. C’est pas comme ça tous les soirs. Ni au théâtre ni nulle part.

Ce soir on ne s’est pas moqué de moi. On ne m’a pas joué la tristesse ou la joie, la jalousie,  la colère.

Ce soir on a piétiné le préfixe, on m’a présenté , renvoyé le -re dans sans bulle, on a (re)présenté.

Ce soir on m’a fait du bien. Et je me sens vivante et armée.

 

L’air est glacial à Paris.

 

UN ENFANT PLEURE DANS LA BOITE NOIRE

Democracy in America – Roméo Castellucci – MC93

17/10/2017

 

Rang W34. Contre le mur du fond. Contre le mur de gauche.

Je crois que j’ai rarement été aussi loin d’une scène de théâtre.

Vraiment, je ne suis pas bien sûre de ce que j’ai vu.

Déjà parce que je voyais mal.

Ensuite parce que pendant la moitié du spectacle, un écran se dresse entre la scène et la salle, permettant de projeter des mots et de créer une image floue, propre à l’esthétique de Castellucci.

 

Je ne m’attendais à rien et j’attendais beaucoup.

La démocratie en Amérique. Un gros morceau.

Histoire, religion, géopolitique.

 

Roméo Castellucci, dans les couloirs on l’appelle Roméo. On lui parle. C’est notre pote. « Ouais ce soir je vais voir Roméo ». On aime bien aimer Roméo. Sans être obligé.es d’aimer son travail.

 

Bon. Alors. Je vais lui parler.

 

Bah Roméo ! Ah ben tu m’étonnes là Roméo ! T’as une drôle de manière d’aborder la démocratie toi Roméo ! Je suis pas sûre d’avoir compris là, tu parles du langage comme fondement de la démocratie ? Mais Roméo c’est quoi cette scène où elle se met à vomir noir et vociférer des mots indiens, t’as voulu faire un remake de l’Exorciste ? Non mais Roméo, vraiment là, je comprends pas. Je sais que tu essaies de me parler Roméo, mais je ne comprends pas. Roméo Roméo, trouve les mots, les images ne suffisent pas.

 

Et pourtant. Beaucoup d’images, de belles images (paraît-il, moi j’ai rien vu) et quelques mots. Ca suffit pour comprendre. Peut-être pas TOUT comprendre.

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Je vous parle pas de ce que j’ai ressenti : globalement, de l’ennui. Donc : qu’est ce que j’ai gardé de ça, moi ?

 

  1. Une réflexion sur le langage. « Leurs mots ne disent pas nos choses ». La langue comme source d’incompréhension et comme enjeu du pouvoir.
  2. La religion c’est mal, ou comment prêcher une convertie dans une scène beaucoup trop longue.
  3. « Je suis ». Roméo Castellucci ?
  4. La glossolalie : fait de parler ou de prier à haute voix dans une langue ayant l’aspect d’une langue étrangère, inconnue de la personne qui parle, ou dans une suite de syllabes incompréhensibles. (source : Wikipédia ET Roméo Castellucci). J’ai mis un mot sur mon activité principale avec mes copines de primaire. La glossolalie ou l’intellectualisation du yahourt.
  5. Je vais finir par croire que Roméo est fasciné par l’acte d’abandonner un enfant.
  6. Et qu’il est fan d’Eyes Wide Shut. Ou de Mylène.
  7. Mon voisin de gauche a beaucoup dormi. Ma voisine de droite a eu des fous rires à répétition.
  8. Quid de cet objet/tube/animation 3D ( ?) qui se contorsionne dans les airs à la scène finale ?
  9. Les gens étaient complètement blasés en sortant de la salle.

 

Democracy in America m’est finalement apparu comme les pleurs d’un enfant qui cherche à se faire comprendre sans avoir les mots pour dire. Et c’est un peu la question que ça pose. Comment faire pour te comprendre si on ne parle pas les mêmes langages si nos mots ne recouvrent pas les mêmes réalités. Comment comprendre Roméo Castellucci si on ne parle pas les mêmes images.

 

crédit photo Marie Clauzade

TO COME OR NOT TO COME

TO COME (EXTENDED) – Mette Ingvartsen – Centre Georges Pompidou

08/10/2017

Quelle queue pour se rendre dans les entrailles de Pompidou ce dimanche. J’en subis une et j’avance d’un mètre toutes les 3 minutes mais à ma droite il y en a deux autres. Deux queues gigantesques qui prenne toute la place et qui attendent.

Je regarde les gens. Le cliché des étudiants en école d’art devant moi. Moi aussi je dois être un cliché. Mon frère dit que je lui fait penser à une goth des années 80.

Le spectacle aurait dû commencer depuis 10 minutes quand j’entre dans la gueule de la machine.

Dans le sous-sol, encore une queue. Je me retrouve à marcher à côté d’un homme, venu seul lui aussi. On avance ensemble, au même rythme, égaux.

J’avais une terrible envie de faire pipi mais j’avais pas envie de perdre ma place parce que la queue était énorme derrière moi. Alors je me suis retenue. Tout le spectacle. C’est pas bien de se retenir.

Il y avait une place au deuxième rang. Entre deux jeunes femmes, presque au centre, tout près de la scène. J’étais contente. J’aime être proche des acteurs/danseurs. J’aime voir les détails de leurs corps, des éléments de la scénographie, capter leurs regards et leur énergie.

Pour l’énergie il a fallu attendre.

Le spectacle est fait de trois parties. Mette Ingvartsen décompose froidement l’acte sexuel. 1- Les positions. 2- L’orgasme vocal. 3- La performance physique.

Je ne vous dis pas que To come, a déjà été créé en 2005 pour 5 danseurs. Là, on a affaire à la version Extented, pour une vingtaine de danseurs. Je n’étais pas là en 2005, et je ne connais pas cette chorégraphe.

On m’a juste dit « va voir ça, ça va te plaire » et comme d’habitude, j’y suis allée.

J’ai rarement autant ressenti cette euphorie de la salle aux applaudissements que ce dimanche. Et c’était aussi la première fois que j’assistais au soulèvement d’une salle et des danseurs contre un spectateur qui avait visiblement décidé de filmer au portable tout le spectacle.

 

J’ai pas regardé ma montre pendant la première partie. Mais j’aurai pu le faire 10 fois.

En fait, ce qui me tracassait, comme je n’avais pas lu le programme de salle, c’est que je ne connaissais pas la composition du spectacle. J’ai pensé que, peut-être, il ne se passerait rien d’autre que ces corps couverts d’une combinaison bleue et qui, doucement, formaient et déformaient des tableaux orgiaques. Pour le dire autrement, une partouze au ralenti, voire sans mouvements du tout, privée de ses va-et-vient. La sexualité sans plaisir, sans genre, sans bruit, sans émotion.

A mon grand soulagement, les corps bleus quittent le centre de la scène pour quitter leur seconde peau, se retrouver nus comme des vers et enfiler des baskets blanches. Un grand rideau du même bleu que ces feux combinaisons encadre la scène et crée un contraste violent avec les corps nus. Il est venu le temps de l’orgasme. En chœur les vocalises orgasmiques, techniques, mécaniques, simulées. Pas de quoi m’émouvoir ni aux larmes ni aux rires. Je dois être frigide.

Un autre point me déstabilisait. C’était le silence. Les deux tableaux étaient silencieux, hormis les cris de jouissance imitée, pas de musique. Je voyais le troisième tableau se dessiner et me demandais s’il dérogerait à cette règle qui ne me plaisait pas. J’allais être servie. Du swing ma gueule ! Du bon swing des familles, et c’était partie pour un sprint final à grand pas de lindy hop sur Sing Sing Sing de Benny godman, le pied ! A deux ou en solo, un sourire barrait le visage de chaque danseur. Une énergie incroyable, là, sur scène, devant nous, puis un decrescendo sombre sur un ralentissement des basses, les danseurs collés au premier rang, et de nouveau lumière et danse jusqu’à l’épuisement.

Je pense que c’est cette énergie qui a autant soulevé la foule. C’était du délire dans la salle, hourras, bravos et applaudissements sans fin.

Et pourtant j’étais gênée. J’ai pas vraiment adhéré. Et après réflexion, assez rapidement, je pense savoir pourquoi. C’était la première fois qu’un spectacle de danse me montrait une danse que je danse. Je connais ces pas du lindy hop, sans dire que je suis une pro mais je les connais. Et j’aime cette danse. Parce que c’est la danse de la décomplexion, du je m’en fous, du rire, du partage, de la non prise au sérieux, de la blague, du droit au raté (et il y en a eu), de la fête quoi. C’est pas de la danse contemporaine, qu’on voit sur scène. C’est de la danse de soirée, de groupe, de fête, d’être ensemble, de danser ensemble parce que tout le monde danse. Il n’y a pas un public qui regarde et un groupe de danseurs. C’est le bal. C’est la liberté de prendre la parole, de montrer ce qu’on sait faire, de rire et de danser. En fait, j’ai subi cette dernière partie. J’avais envie d’enlever mes fringues et de les rejoindre et de danser. Nous, spectateurs assis dans le noir en train de regarder la fête. J’étais frustrée.

So, I didn’t come…

Mais après tout, la frustration en matière de sexualité, ça fait partie du jeu, non ?

ME RACONTE PAS D’HISTOIRE

LAYLA – LA LOGE – Arnaud Maïsetti & Jérémie Scheidler avec la collaboration de Boutaïna El Fekkak

12/10/2017

Layla c’est l’histoire d’une autre. De se sentir vivant. On sait jamais qui on est.

Layla c’est cette question. C’est quoi être à la bonne place ? Quand est-ce qu’on sait qu’on est à la bonne place. ?

La bonne place c’est là où je suis. Evidemment que c’est la bonne place puisque c’est la seule solution. Etre là où je suis. Vu que je ne suis nulle part ailleurs et que je ne peux être nulle part ailleurs que là.

Layla c’est un seule en scène. C’est Boutaïna El Fakkek sur scène. Boutaïna, au début, elle raconte son histoire. Enfin du moins, c’est ce qu’on croit. Puis elle nous raconte sa rencontre avec Layla. Et puis elle devient Layla. Assez vite, on ne sait plus trop démêler le vrai du faux. Encore faut-il qu’il y ait eu du vrai.

Layla c’est une française d’origine algérienne qui décide, un jour, qu’elle doit partir. Son histoire va de train, en taxi, en voiture, à pied, sans avoir vraiment de sens et finit les pieds écorchés contre le bitume de l’A9 et le visage dans la boue face à la mer. Son histoire finit à l’hôpital psychiatrique. Elle finit avec l’éternel refrain, traitement, médicaments, mâchoire bloquée, corps engourdi, vol au dessus d’un nid de coucou, jusqu’à la fin.

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crédit photo : M. Lahlou

Pendant une heure de ce récit dont le sens m’échappe, Boutaïna retient ses larmes, sa voix tremble, elle essuie son visage, son nez, elle ravale ses larmes. Ses fausses larmes.

Pourquoi ?

En fait pourquoi je m’en fout mais ça m’insupporte.

On sait qu’on est dans la fiction.

Elle se présente : Boutaïna, on sait qui elle est. Elle parle à ses amis dans la salle. Elle glisse jusqu’à endosser « le rôle » de Layla. Cette dramaturgie impose une distance. Elle passe de présentation à représentation devant nous.

Alors pourquoi ce pathos ? Pourquoi tomber d’un seul coup dans les larmes de crocodiles ? Elle utilise un faux « je ». Et même, parfois, elle sort de son rôle, marque une pause, nous parle de la chaleur qu’il fait dans la salle, boit dans sa tasse, se mouche le nez. Et elle repart dans son récit, dans son pathos.

Est-ce que c’est une métaphore de la supposée schizophrénie de son personnage ?

 

Comme d’habitude je refuse de signer le pacte de la fausse fiction au théâtre.

Ce n’est pas que je n’aime pas les histoires.

Mon père et ma mère me racontaient des histoires.

Ils me lisaient le petit chaperon rouge et je l’imaginais. Et je m’endormais. Et ça me plaisait.

Mais mon père ne s’est jamais fait passer pour le petit chaperon rouge.

Ce serait me prendre pour une idiote vraiment.

 

C’est le sentiment que j’ai en sortant de la Loge. Qu’on a essayé de me prendre pour une idiote.

C’est peut-être le cas. Mais je n’aime pas ça.

J’aime trop les gens pour les voir se cacher derrière un personnage.

Boutaïna je l’aime. Elle aurait pu me parler d’elle pendant deux heures. Ca m’aurait sûrement fasciné. Mais Layla. Je la connais pas. Et quand j’apprends ensuite, que ce texte a été écrit par un homme, qui connaît Layla, Leïla. Celle qui s’est confié et dont il raconte l’histoire.

J’aime encore moins ça.

UN MONDE A ABATTRE

Sainte Jeanne des abattoirs – Marie Lamachère

14/12/2017

 

Le mercredi 14 décembre, nous allons au Théâtre d’Arles, voir Sainte Jeanne des abattoirs et nous rencontrons quelques heures plus tôt, sa metteuse en scène : Marie Lamachère.

Après Buchner voici donc venir Brecht et on se demande s’il parviendra, cette fois, à trouver un écho dans notre contemporain.

Ouvriers contre patronat, crise financière, armée du salut, grève du prolétariat, fordisme ; les thèmes sont lancés et nous plongent dans le Chicago des années 30. Marie Lamachère nous explique qu’elle a choisi la traduction de Pierre Deshusses, la plus récente, qui sort du classicisme pour dépeindre l’humour féroce de Brecht.

Le spectacle commence et la scénographie nous rappelle les abattoirs que l’équipe a visités pendant leur travail. Un bloc de béton sur pilier à droite de la scène évoque la froideur des locaux. La pièce s’ouvre sur une vidéo en noir et blanc dans laquelle des groupes de personnes s’affolent. Les acteurs, de chaque côté du public ouvrent un débat pour tenter d’expliquer la scène  et chacun y va de son interprétation. Le dispositif intervient une ou deux fois et on en rit, parce que les acteurs ont l’air tous convaincu par leurs hypothèses qui ne tiennent pas debout. Un rideau de voile monte et descend, permettant de séparer le décor de l’avant-scène et de projeter des images. On discerne bien chaque entité de personnages qui se démarquent par un style vestimentaire et verbal. Les patrons en costard forment une chorale à la voix grave ; les ouvriers en tenue blanche de bouchers s’expriment familièrement et l’armée du salut costumée est une troupe de musiciens.

Au milieu de ces voix, Jeanne Dark, sur qui tous nos espoirs reposent, fait le lien. Malheureusement, son personnage peine à prendre de l’épaisseur : d’enfant naïve qui traite les ouvriers de feignants, elle découvre les manœuvres des industriels et la corruption de ses propres amis. Elle observe le monde, et de ces vérités qu’elle découvre, met à l’épreuve le réel. Mais son dynamisme, ses grands gestes, ses cris, ses larmes et toute l’énergie qu’elle déploie ne changent rien. Petit à petit, les groupes que formaient les trois entités s’effritent et laissent place à des individualités : le spectacle perd son souffle. Le rythme est moins soutenu et le spectacle raconte plus qu’il ne donne à voir. Tout en collant au texte, la mise en scène ne se noie pas dans le didactisme et s’amuse en prenant des libertés qui permettent d’installer une distance entre ce qui est dit et ce qui doit être entendu.

Le spectacle prend un autre relief lorsque Jeanne demande à comprendre le travail des ouvriers. Pendant environ dix minutes, on diffuse deux vidéos : à droite, un homme explique son travail dans les abattoirs et déroule la chaine de la dissection de l’agneau. A gauche, une autre vidéo illustre le propos : on filme froidement les hommes au travail, dépeçant, égorgeant, vidant les animaux de leurs entrailles. De quoi donner la nausée. La violence des images et la froideur du discours tenu n’épargnent pas le spectateur.

Autre petit éclair de génie sur le travail vidéo autour du personnage de la femme qui attend son mari décédé et qui vend son silence contre dix jours de nourriture. Jouée par une femme visiblement amatrice qui semble venue du ventre de la France, elle apparaît sporadiquement sur un écran. Fantôme oublié. Fantôme en lutte.

C’est un spectacle de lutte. Lutte des classes. Luttes individuelles. Lutte pour dieu.  Lutte pour son bout de pain. Lutte pour son épanouissement financier. Lutte pour comprendre. Lutte pour agir. Mais lutte vaine.

On déplore le dramatisme soudain de Jeanne qui se prosterne au sol tandis que le reste de la troupe chante en cœur à la fin du spectacle qui tarde tout de même à conclure.

TA GRÂCE NON MERCI

LA ESCLAVA – Ayelen Parolin

14/03/2017

En sortant du Théâtre des Doms le 25 février, on peut se poser des questions.

De quoi ne sommes nous pas les esclaves?

Du système, du déterminisme social, des autres, de la géopolitique, de nous-même.

Ayelen Parolin ouvre les portes d’une réflexion, questionne la grâce avec force poétique.

D’abord c’est la contrainte du corps engourdi, ignorant des codes, tâtonnant. Plus il gagne en amplitude, plus elle gagne en assurance. On comprend comment ça marche et son visage parle pour elle. Mais sur son son dos, la carapace de branche, le crucifix étoilé gène, empêche et pèse.

Il faut faire avec
Il faut faire avec
IL FAUT FAIRE AVEC
FAIRE AVEC – IL FAUT faire avec.


© Thibault Gregoire

C’est triste et drôle. La petite fille dans sa chambre qui apprend comme marche son corps, comment lui donner la force, comme faire avec, avec lui et tout le reste. Comment son corps va trouver une place dans une société qui veut bien d’elle mais à quelles conditions.

Et puis merde trouver le moyen de lâcher, quitter, s’arracher, s’extirper de cette saloperie. Laisser le poids, se poser là et libérer les mots.

Elle nous dit alors des choses justes, juste comme ça vient, entre le français, l’anglais et l’accent espagnol. On échange une tasse de thé, on prend un temps, une pause, respiration.

Mais ça recommence, évidemment. Le poids, la contrainte, la peur de mal faire, le devoir de faire rire, faire bien, vite. Le cycle radical de la lune. Oublier et refaire. Pareil, les même choses, mêmes erreurs, mêmes gestes.

Ayelen Parolin, la force de refaire, recommencer, tenir bon. 40 minutes seule en scène à tenir bon. Sans paillettes, son corps, juste son corps au travail, à l’épreuve de ce que c’est la vie. Et simplement.

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