DANS LA SOLITUDE DES CHEERLEADERS

STADIUM – Mohamed El Khatib

01/10/2017

Quand j’arrive devant La Colline, j’entends un homme parler dans un haut parleur. La rue est bloquée et des enfants jouent au ballon en mousse. Je comprends vaguement qu’on distribue/vend des faux maillots de foot.

 

Je m’assois dans le fauteuil qu’on m’a attribué.

Sur la scène, un food-truck « chez MOMO », un gradin qui nous fait face, vide et au-dessus, un écran blanc.

Le programme de salle annonce une durée de 1h45 avec 15 minutes d’entracte/mi-temps. Petit clin d’œil footballistique.

Je ne sais plus bien à quel moment j’ai commencé à ne plus du tout adhérer.

 

Le spectacle démarre avec la vidéo. Des interviews de supporters du Racing Club de Lens.

C’est plutôt drôle et touchant.

Enfin rapidement je me sens gênée d’être touchée par un homme qui essaie de décrire une sensation et, incapable de trouver les mots, ponctue ses phrases de « pfiouu » qui font rire le public. Sensation éprouvée lors d’un match en 1998, lorsque Lens est sacré champion de France.

 

Je suis pas supportrice. Je sais pas ce que c’est d’aimer le foot ou quelque chose d’autre, au point de le faire passer devant n’importe qui et n’importe quoi. Si c’est ça la passion, je connais pas.

 

Et j’ai mes aprioris, on va pas se mentir. J’ai mes clichés là, dans ma tête. Et je viens avec au spectacle. Et j’attends du spectacle qu’il démonte tout ça. Qu’il me montre que je me trompe.

Et ben il fait tout l’inverse.

 

Ca commence avec le sensible. Dans chaque interview, les personnes évoquent le football comme un refuge lorsque la vie est trop dure. Certains se noient dans l’alcool ou la drogue mais eux c’est dans le foot. Pour tout oublier. Le foot comme refuge s’incruste dans l’emploi du temps comme priorité, dans la décoration, dans l’ADN. Le football comme déterminisme social. T’es né à Lens alors tu vis foot. Une fille raconte : c’est la passion que je partage avec mon père, je suis sa troisième fille, le garçon qu’il a jamais eu.

Sueurs froides un peu quand même

Ensuite vient la question politique. Le maire communiste de la ville est au plateau. Il explique la situation économique de la région. La fermeture des usines, le chômage. Et explique le vote FN. Pareil pour Jonathan Pessimiste, aussi communiste.

Jonathan Pessimiste. C’est le capo, celui qui dirige le groupe de supporters dans les gradins. C’est pas le chef, c’est important. Mais il donne le tempo. Il faut encourager les joueurs jusqu’au bout. Qu’ils trempent le maillot. Qu’ils s’arrachent quoi. Parce que eux, ils s’arrachent la gueule à crier.

 

Une fois qu’on s’est débarrassé de la question du vote FN, il y a la violence.

La quoi ? quoi ?

Un ultras est sur scène. Il fait le décompte de ses bras cassés, clavicules fracturées, bleus, coups, coups de sang, arcades ouvertes. Impressionnant.

Mais faut arrêter d’en faire un flan quoi. Bien sûr qu’il y a de la violence. Mais c’est rien comparé à l’engagement sans faille des supporters.

BLACKOUT sur la violence, donc.

 

Reportage sur mamie Yvette, 85 ans, les murs sang et or de son salon recouverts de photos souvenirs, d’écharpes et de peluches.

Elle débarque sur scène avec toute la smala. Le public est très ému de la voir.

 

A la mi-temps le food-truck ouvre ses portes et vend ses frites. Des vendeurs proposent des goodies, tote bag, stylos, pins, magnets. Tout le monde monte sur le plateau pour acheter sa bière et sa barquette.

 

Parce que c’est ça aussi le foot. Une économie. Y a des gens qui se saignent pour voir les matchs. Qui font 30 heures de route pour soutenir l’équipe. C’est pas rien.

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Et les cheerleaders arrivent, maquillées comme des cheerleaders. Chorégraphie à base de bras pliés/ bras tendus, secouage de pompons mais pas de prouesses gymnastiques. Une fille en jean basket les interrompt dans leur démonstration de sourires crispés. Elle explique qu’avec son surpoids, elle a longtemps hésité à se lancer pour devenir cheerleader. Mais qu’elle pratique depuis 2 ans et c’est vraiment génial. Il faut pas croire que c’est juste des filles maquillées. Le cheerleader c’est un vrai moyen de se réapproprier sa féminité.

Alors

  1. le culte de la « féminité » qu’on doit se réapproprier ça me fait gerber.
  2. Ben alors, pourquoi t’as pas enfilé ta jupette jaune et ton top rouge pour secouer tes pompons en rythme avec tes copines puisque c’est si génial d’être cheerleaders ? Comprends pas le sens de cette intervention.

 

Donc. Pour résumer.

La violence des supporters, c’est pas grave

Le vote FN, c’est pas grave

Les femmes aux pompons

Les mots pour dire qu’on souffre restent dans le dico

 

Et puis c’est super non, cette hystérie collective pour un match de foot ?

 

J’ai failli oublier le rôle de Mohamed El Khatib, quand même, sur scène, comme pour encadrer les amateurs, les couper, les ridiculiser un peu de temps en temps, leur poser des questions et se faire jeter des fleurs par eux. Un vrai bonheur, une source d’inspiration de tous les instants, un modèle.

Je dis ça parce que sur scène se sont des amateurs qui sont exposés. Et exposés de plein fouet, sans filtre, sans recul apparent sur le rôle qu’ils ont. Ils sont là, entier, tels quel, comme ils sont vraiment, pas en représentation, ils ne jouent pas.

Le rapport au réel est violent. On se le prend en pleine gueule et on voit bien qu’en quelque sorte, eux aussi. Dans une naïveté qui peut toucher, ils sont présents et c’est tout.

 

Le bouquet final. Une suite de questions posées par Jonathan Pessimiste (je m’en lasse pas de ce nom) sur le théâtre qui resteront sans réponse bien évidemment.

A quoi ça sert le théâtre. Y a t-il une vraie liberté d’expression au théâtre ? Est-ce que la culture c’est juste prendre des œuvres du Louvre et nous les foutre en campagne pour nous ordonner d’aller les voir. Est-ce que si on aime pas une pièce on a vraiment le droit de le dire ? Rire jaune de Momo.

 

Alors, tu le partages mon article ?

THE WATCHER REBORN

End Game – Tania Bruguera

27/09/2017

La partie centrale des ateliers de construction du théâtre Nanterre-Amandiers se sont transformés, vidés, pour laisser place au gigantesque dispositif scénique de la metteuse en scène, plasticienne, artiste cubaine Tania Bruguera.
On entre dans la machine baisse la tête monte les marches trouve une place sans voir la scène.
Des têtes de spectateurs s’extraient des fentes vaginales et virginales de la toile blanche. Têtes de bébés attentifs qui attendent que quelque chose finisse.

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Ca va finir et d’abord ça commence. Mais quoi alors. De quoi parle ce texte, qu’est ce qui finit par finir. La vie la journée le temps au sens large ou le temps de la pièce de théâtre.
La lecture de Tania Bruguera semble aller largement dans le sens de cette dernière proposition. La méta théâtralité donne l’écho à un texte anglais qui résonne incroyablement dans le blanc des murs.
Lorsque ce texte nous perd, le dispositif nous garde éveillé en nous renvoyant à notre condition de voyeurs dans l’âme. On regarde la meuf à droite, le gars en face. Moi je jette de temps en temps un regard inquiet à Vincent, j’ai peur qu’il trouve le temps long. Parfois je me retire pour observer l’échafaudage pour mieux revenir dans la pièce.
Quatre rappels d’applaudissements. On éteint les lumières alors que les mains battent encore.
Quand on sort Vincent n’a pas vu passer le temps il se pose des questions et il y a de quoi c’est vrai.
Tania Bruguera est parvenue à ouvrir le texte dans cet espace clos et à le faire résonner jusqu’à nous. Elle fait accoucher notre âme de spectateur/voyeur en nous confrontant à notre naissance dans un blanc clinique.

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Photos Ricardo Castelo / John Romão