Anatolin Libinski – La forêt de Ponary

Moi quand j’avais 11 ans je savais jouer de l’accordéon un peu. J’étais pas un génie de l’instrument mais je savais aligner quelques notes pour donner envie de danser malgré tout ça.

Tu vois, malgré tous les corps qu’on a aligné comme les bûches que tu prépares avant l’hiver pour pas avoir froid et balancer dans le feu.

Tous les jours j’y allais, dans la forêt de Ponary, jouer pour les tueurs de Ponary. Je faisais pas ça pour leurs beaux yeux, quoiqu’ils se vantaient toujours.

Ils picolaient et ensuite l’un d’eux disait regarde ce que j’ai récupéré après l’exécution et il sortait de sa poche plein de montres en or et en argent qui pendaient par des chaines. L’autre montraient les bagues, j’ai arraché leurs doigts et ils riaient. Les dents en or aussi. Je suis pas bien sûr s’ils les prenaient sur les morts où s’ils les arrachaient alors qu’ils étaient encore, si on peut dire, vivants. Et la petite juive l’autre fois avec son petit cul qui me plaisait bien alors je l’ai violé.

Mon âme n’aimait pas leur compagnie mais ils auraient puni mes parents pour mon absence alors j’allais jouer pour eux. J’étais obligé.

J’arrive et ils m’obligent à jouer ils faisaient ça ils riaient de me voir jouer mais ils me frappaient pas. Ils me donnaient à manger et parfois même des bonbons. Une fois il y en a même un qui m’a amené des chaussures parce qu’il a vu que j’étais quasiment pieds-nus il les avait prises sur quelqu’un et me les avait donné. C’est quelque chose de porter les chaussures d’un enfant qui a été abattu et de pas avoir le choix que de les mettre. Ton corps se sent mieux mais ton âme vomit encore un peu plus et il faut continuer de jouer pour donner les quelques pièces à mes parents et survivre.

Ginette Kolinka – La survivante

Mon père ne voulait pas quitter Paris. On habitait un appartement rien de luxueux un appartement. Toutes les lois anti-juives mon père il était d’accord pour les accepter c’est ma soeur qui était très engagée politiquement. Lui, il n’avait pas envie de quitter Paris c’est tout et on était d’accord pour les lois et on se disait qu’on risquait rien. Puis en 42 on entend frapper et un homme de la préfecture se tient dans l’encadrement de notre porte d’entrée. Il vient nous prévenir vous avez été dénoncés communistes. C’est vrai que ma soeur recevait tous les jours des pelletées d’hommes dans sa chambre et j’ai jamais trop fait attention à ce qui s’y passait là dedans mais tous les hommes ils devaient parler politique entre eux et elle nous disait que c’était des amis. Elle avait beaucoup d’amis. En tout cas on a été dénoncés et vous voyez, y a les deux dans un peuple, celui qui dénonce et puis celui qui est venu nous prévenir. Juifs et communistes, à votre place je quitterai Paris.

On a trouvé des faux papiers pour aller en zone libre et on est arrivés à Avignon juste comme ça, on nous a prêté un nom et une maison. On y a vécu un bon moment à se cacher sans en avoir l’impression. Mon père a acheté un certificat comme quoi on est orthodoxes. La belle affaire, acheter et te faire passer pour une religion que tu connais ni d’Eve. Non Avignon était douce la vie était simple et y avait juste le mistral mais si c’était que le mistral, après ça j’ai vu pire que le mistral. Et tout le monde y croit, personne pense qu’on est juifs y a que nous qui le pensons.

Sauf un, je sais plus son nom et on va pas salir sa mémoire il nous a dénoncé on est juifs.

Voilà le 13 mars 44 on est juifs et quand je rentre à la maison près des remparts pour le déjeuner, j’ouvre la porte et mon père fait face à des officiers de la Gestapo habillés en cuir avec des chapeaux. Je les connais ces uniformes.

On vient chercher les juifs.

Vérification de papiers à la prison d’Angoulême.

Ma soeur et moi jurions sur nos grands dieux qu’on était pas juives et on était tellement détendues qu’on a dupé les officiers qui se sont dit, si elles étaient juives elles auraient pas ce comportement. Sauf que y avait pas que ma soeur et moi, y a mon père mon petit frère et mon neveu 12, 14 et 61 ans, qu’ils les ont emmenés dans la cuisine pour les y déculotter. Ils étaient circoncis pour la gestapo c’était une preuve quand on est circoncis c’est qu’on est juifs même si c’est faux d’ailleurs mais y a pas eu à discuter ça veut dire on est juifs. Quand tu te dis ça que ta vie tient à un morceau de peau sur le bout d’un sexe. Immédiatement ils nous on emmenés en prison.

Ma mère était dans une chambre à l’étage, j’ai jamais posé la question si ça leur a suffit d’avoir quatre personnes ou bien s’ils sont montés et en voyant l’état de ma mère qui était très malade ils ont dit ho elle crèvera dans son lit on va pas s’embarrasser d’elle. C’est ce que j’ai cru mais j’ai jamais demandé et j’aurai jamais de réponse.

Vladimir Nikolayev – Cannibal

On avait pas mal picolé ce soir là. Il était tard, je rentrais et sans me souvenir comment, je suis arrivé chez moi. Comme souvent, la soirée avait été agitée, on avait bu, dansé et surtout on s’était battu à honorer la coutume. J’étais bourré.

J’habite dans une rue déserte. J’y vois jamais un chat à ces heures tardives mais cette nuit, je distinguais une ombre humaine et courbée au coin à gauche de mon immeuble. Le mec était aussi torché que moi et j’ai dû le faire répéter plusieurs fois avant de comprendre qu’il voulait me taxer une clope. Bien sûr que j’allais lui en filer une à ce crevard mystérieux qui traînait en bas de chez moi. Il faisait quoi là? Jamais de ma vie que je lui file une clope, rien d’autre au passage et parole de russe on s’est mis sur la gueule en moins de deux. Il avait une bonne droite et m’en a mis plusieurs mais l’alcool que j’avais dans le sang

Je l’ai tué.

Comme quoi suffit d’un mauvais coup. Il est tombé raide mort le crapaud. Ce connard est mort juste comme ça putain quelle idée de me taxer une clope.

J’étais ken ce mec sur les bras.

Mais ma force a pas lâché j’ai pas fait dans mon froc. J’ai chopé le gars par les deux bras qu’il avait encore et je l’ai trainé jusqu’à ma salle de bain. Là j’ai enlevé tous ses vêtements tu vois. Le mec était jeune mais bien attaqué par la came ça se voyait à ses dents. Et sa peau était tachée, pas la même couleur du coude à l’épaule. Une tripotée de couleur même. Ça allait du jaune au marron de la terre puis y avait des passages verdâtres à faire chialer les miroirs.

Je l’ai découpé.

J’ai commencé par enlever sa sale tête puis les bras et les jambes. C’était pas facile surtout que j’étais pas bien outillé pour ça. C’était un bain de sang on voyait plus le sol et je tordais ses membres dans tous les sens pour arriver à les arracher. Les tendons ça fait du boucan. Comme le poulet qu’on découpe pour le manger le dimanche midi avec ta femme et tes enfants. Alors comme le poulet, je sais quel gout ça a le poulet. Toi aussi tu sais tu vois. Mais l’homme bourré comme ça je l’ai pas découpé pour rien et faut pas mourir con.

J’ai commencé par un morceau de cuisse. C’est ce que je préfère dans le poulet alors par mimétisme je me suis dit que ça devait être le meilleur. Je suis pas con. J’ai coupé un bon beau morceau quoi un truc comac. J’ai fait bouillir de l’eau sur le réchaud et quelques minutes plus tard que ça bouillait et que j’avais bien découpé une belle pièce je l’ai balancé dedans.

Quand ça avait l’air pas trop mal j’ai sorti le bout tout rosé de l’eau et j’ai arraché un bon morceau avec mes dents. Putain la cuisse, c’est peut être la cuisse que c’est pas bon. Mais putain quelle idée de faire cuire de la viande même d’humain dans de l’eau putain. J’ai lavé une poêle et j’ai émincé le beau morceau comme un tartare puis je l’ai fait revenir dans un fond de beurre. Voilà la viande rouge ça cuit dans du beurre comme ça comme un dimanche chez mémé. Et voilà là c’était pas mal.

Comme j’avais besoin de m’en débarrasser j’ai coupé le gars comme ça vite fait et je l’ai filé à mon pote Ivan. J’lui ai dit mec ! J’ai la meilleure viande que t’as jamais gouté et je suis sûr que ta femme pourra en faire des bonnes boulettes comme ils aiment les gosses. Anna a fait des boulettes le jour suivant. Ils ont fait un bon repas avec leurs enfants en famille quoi. Comme ils connaissaient pas ce goût je leur ai dit que c’était du kangourou et c’est passé tout seul comme ça.

De toute façon ici y a pas de kangourous ici.