Anatolin Libinski – La forêt de Ponary

Moi quand j’avais 11 ans je savais jouer de l’accordéon un peu. J’étais pas un génie de l’instrument mais je savais aligner quelques notes pour donner envie de danser malgré tout ça.

Tu vois, malgré tous les corps qu’on a aligné comme les bûches que tu prépares avant l’hiver pour pas avoir froid et balancer dans le feu.

Tous les jours j’y allais, dans la forêt de Ponary, jouer pour les tueurs de Ponary. Je faisais pas ça pour leurs beaux yeux, quoiqu’ils se vantaient toujours.

Ils picolaient et ensuite l’un d’eux disait regarde ce que j’ai récupéré après l’exécution et il sortait de sa poche plein de montres en or et en argent qui pendaient par des chaines. L’autre montraient les bagues, j’ai arraché leurs doigts et ils riaient. Les dents en or aussi. Je suis pas bien sûr s’ils les prenaient sur les morts où s’ils les arrachaient alors qu’ils étaient encore, si on peut dire, vivants. Et la petite juive l’autre fois avec son petit cul qui me plaisait bien alors je l’ai violé.

Mon âme n’aimait pas leur compagnie mais ils auraient puni mes parents pour mon absence alors j’allais jouer pour eux. J’étais obligé.

J’arrive et ils m’obligent à jouer ils faisaient ça ils riaient de me voir jouer mais ils me frappaient pas. Ils me donnaient à manger et parfois même des bonbons. Une fois il y en a même un qui m’a amené des chaussures parce qu’il a vu que j’étais quasiment pieds-nus il les avait prises sur quelqu’un et me les avait donné. C’est quelque chose de porter les chaussures d’un enfant qui a été abattu et de pas avoir le choix que de les mettre. Ton corps se sent mieux mais ton âme vomit encore un peu plus et il faut continuer de jouer pour donner les quelques pièces à mes parents et survivre.

DANS LA FILE D’ATTENTE DE LA BPI

Deux jeunes hommes 

-Et là j’vois quoi, en fait j’vois qu’j’avais travaillé mon oral de droit du travail en prenant juste les ten TD, les 10 TD quoi

-Ouais

-Et en gros j’avais pris heu les parties qui correspondent dans le cours et comme ça correspondait généralement à un chapitre et plusieurs sections, tu vois du coup ça m’fait travailler l’essentiel du cours. Tu vois comme ça j’me dis si j’me râte sur la question principale, y a d’fortes chances que la question subsidiaire heuuuu

-Mais sinon en fait moi c’que j’te conseille de faire c’est d’aller sur le site sur la page Facebook d’oral du droit du travail

-Ouais

-Et en fait tout le monde a déposé ses questions

-Ha merde !

-En fait t’as toutes les questions du coup t’as juste à… tu regardes heu..

-Ben tu récupères tout. Non mais en plus en vrai tu vois c’que j’me suis dit c’est j’avais fait ça pour l’oral et les deux questions que j’avais eu mec c’était.. et comme j’avais pas appris ces leçons en gros j’avais fiché mais sans apprendre tu vois j’ai eu 3 et demi j’avais le seum tu vois

-Putain

-Parce que j’me suis dit après putain si t’as l’minimum tu fais un peu plus t’aurais eu 5 tu vois… du coup j’me dis bon, on change pas une équipe qui gagne ! Je recommence.

-C’est ouais c’est chaud mec. Non mais ça va l’faire. J’espère qui vont s’dire qu’on est des tocards et qu’on est là pour la deuxième fois à ces putains d’oraux j’espère qui vont être mec on va passer pour des guignolaux

(Ils rient) 

-Los guignolos !!

-Los guignolos ouais

-putain… et t’as vu c’matin l’Escalator de châtelet il marchait

-Ha oui  ! Ha hier il marchait pas mon gars

-Oh le bonheur !! Le bonheur ! T’sais hier il marchait pas j’fais putain…

-Moi hier il marchait pas y avait au moins 500 marches et y avait un mec avec ses béquilles il regardait

-Oh non le pauvre

-J’ai eu tellement de peine mais j’pense il a du trouver une autre sortie un autre truc pasque…

-Faudrait dire à Marie qu’on est dans la file qu’elle s’tape pas toute la queue…

-Ouais on s’rait arrivés 10 minutes après on s’rait…

-T’as son numéro?

-Non j’ai pas son numéro non.

-Bonjour vous êtes bien sur la messagerie portable de Marie (il rit) veuillez laisser un message.

Ginette Kolinka – La survivante

Mon père ne voulait pas quitter Paris. On habitait un appartement rien de luxueux un appartement. Toutes les lois anti-juives mon père il était d’accord pour les accepter c’est ma soeur qui était très engagée politiquement. Lui, il n’avait pas envie de quitter Paris c’est tout et on était d’accord pour les lois et on se disait qu’on risquait rien. Puis en 42 on entend frapper et un homme de la préfecture se tient dans l’encadrement de notre porte d’entrée. Il vient nous prévenir vous avez été dénoncés communistes. C’est vrai que ma soeur recevait tous les jours des pelletées d’hommes dans sa chambre et j’ai jamais trop fait attention à ce qui s’y passait là dedans mais tous les hommes ils devaient parler politique entre eux et elle nous disait que c’était des amis. Elle avait beaucoup d’amis. En tout cas on a été dénoncés et vous voyez, y a les deux dans un peuple, celui qui dénonce et puis celui qui est venu nous prévenir. Juifs et communistes, à votre place je quitterai Paris.

On a trouvé des faux papiers pour aller en zone libre et on est arrivés à Avignon juste comme ça, on nous a prêté un nom et une maison. On y a vécu un bon moment à se cacher sans en avoir l’impression. Mon père a acheté un certificat comme quoi on est orthodoxes. La belle affaire, acheter et te faire passer pour une religion que tu connais ni d’Eve. Non Avignon était douce la vie était simple et y avait juste le mistral mais si c’était que le mistral, après ça j’ai vu pire que le mistral. Et tout le monde y croit, personne pense qu’on est juifs y a que nous qui le pensons.

Sauf un, je sais plus son nom et on va pas salir sa mémoire il nous a dénoncé on est juifs.

Voilà le 13 mars 44 on est juifs et quand je rentre à la maison près des remparts pour le déjeuner, j’ouvre la porte et mon père fait face à des officiers de la Gestapo habillés en cuir avec des chapeaux. Je les connais ces uniformes.

On vient chercher les juifs.

Vérification de papiers à la prison d’Angoulême.

Ma soeur et moi jurions sur nos grands dieux qu’on était pas juives et on était tellement détendues qu’on a dupé les officiers qui se sont dit, si elles étaient juives elles auraient pas ce comportement. Sauf que y avait pas que ma soeur et moi, y a mon père mon petit frère et mon neveu 12, 14 et 61 ans, qu’ils les ont emmenés dans la cuisine pour les y déculotter. Ils étaient circoncis pour la gestapo c’était une preuve quand on est circoncis c’est qu’on est juifs même si c’est faux d’ailleurs mais y a pas eu à discuter ça veut dire on est juifs. Quand tu te dis ça que ta vie tient à un morceau de peau sur le bout d’un sexe. Immédiatement ils nous on emmenés en prison.

Ma mère était dans une chambre à l’étage, j’ai jamais posé la question si ça leur a suffit d’avoir quatre personnes ou bien s’ils sont montés et en voyant l’état de ma mère qui était très malade ils ont dit ho elle crèvera dans son lit on va pas s’embarrasser d’elle. C’est ce que j’ai cru mais j’ai jamais demandé et j’aurai jamais de réponse.

Vladimir Nikolayev – Cannibal

On avait pas mal picolé ce soir là. Il était tard, je rentrais et sans me souvenir comment, je suis arrivé chez moi. Comme souvent, la soirée avait été agitée, on avait bu, dansé et surtout on s’était battu à honorer la coutume. J’étais bourré.

J’habite dans une rue déserte. J’y vois jamais un chat à ces heures tardives mais cette nuit, je distinguais une ombre humaine et courbée au coin à gauche de mon immeuble. Le mec était aussi torché que moi et j’ai dû le faire répéter plusieurs fois avant de comprendre qu’il voulait me taxer une clope. Bien sûr que j’allais lui en filer une à ce crevard mystérieux qui traînait en bas de chez moi. Il faisait quoi là? Jamais de ma vie que je lui file une clope, rien d’autre au passage et parole de russe on s’est mis sur la gueule en moins de deux. Il avait une bonne droite et m’en a mis plusieurs mais l’alcool que j’avais dans le sang

Je l’ai tué.

Comme quoi suffit d’un mauvais coup. Il est tombé raide mort le crapaud. Ce connard est mort juste comme ça putain quelle idée de me taxer une clope.

J’étais ken ce mec sur les bras.

Mais ma force a pas lâché j’ai pas fait dans mon froc. J’ai chopé le gars par les deux bras qu’il avait encore et je l’ai trainé jusqu’à ma salle de bain. Là j’ai enlevé tous ses vêtements tu vois. Le mec était jeune mais bien attaqué par la came ça se voyait à ses dents. Et sa peau était tachée, pas la même couleur du coude à l’épaule. Une tripotée de couleur même. Ça allait du jaune au marron de la terre puis y avait des passages verdâtres à faire chialer les miroirs.

Je l’ai découpé.

J’ai commencé par enlever sa sale tête puis les bras et les jambes. C’était pas facile surtout que j’étais pas bien outillé pour ça. C’était un bain de sang on voyait plus le sol et je tordais ses membres dans tous les sens pour arriver à les arracher. Les tendons ça fait du boucan. Comme le poulet qu’on découpe pour le manger le dimanche midi avec ta femme et tes enfants. Alors comme le poulet, je sais quel gout ça a le poulet. Toi aussi tu sais tu vois. Mais l’homme bourré comme ça je l’ai pas découpé pour rien et faut pas mourir con.

J’ai commencé par un morceau de cuisse. C’est ce que je préfère dans le poulet alors par mimétisme je me suis dit que ça devait être le meilleur. Je suis pas con. J’ai coupé un bon beau morceau quoi un truc comac. J’ai fait bouillir de l’eau sur le réchaud et quelques minutes plus tard que ça bouillait et que j’avais bien découpé une belle pièce je l’ai balancé dedans.

Quand ça avait l’air pas trop mal j’ai sorti le bout tout rosé de l’eau et j’ai arraché un bon morceau avec mes dents. Putain la cuisse, c’est peut être la cuisse que c’est pas bon. Mais putain quelle idée de faire cuire de la viande même d’humain dans de l’eau putain. J’ai lavé une poêle et j’ai émincé le beau morceau comme un tartare puis je l’ai fait revenir dans un fond de beurre. Voilà la viande rouge ça cuit dans du beurre comme ça comme un dimanche chez mémé. Et voilà là c’était pas mal.

Comme j’avais besoin de m’en débarrasser j’ai coupé le gars comme ça vite fait et je l’ai filé à mon pote Ivan. J’lui ai dit mec ! J’ai la meilleure viande que t’as jamais gouté et je suis sûr que ta femme pourra en faire des bonnes boulettes comme ils aiment les gosses. Anna a fait des boulettes le jour suivant. Ils ont fait un bon repas avec leurs enfants en famille quoi. Comme ils connaissaient pas ce goût je leur ai dit que c’était du kangourou et c’est passé tout seul comme ça.

De toute façon ici y a pas de kangourous ici.

MIA NONNA

29.07.2018, Nîmes

 

Nonna  : tout le monde, c’est elle, notre… qui nous a fait…

Moi : naître

Nonna : naître !

Moi : la sage femme ?

Nonna : non elle était pas une sage-femme, une vraie. Elle avait, elle savait… c’est tout ! Tout le monde… c’était elle. Ou alors les riches ils allaient à Tunis dans une clinique ou à l’hôpital mais tout le monde, tout le monde est né à Massicault.

Moi : donc toi t’es née à Massicault, mais t’avais déjà

Nonna : le village, il existait pas ! Le village c’était Bordj El Amri

Moi : ha oui ! Il avait pas le nom français Massicault

Nonna : il existait pas ! Quand je suis née c’est, on était, non quand je suis née déjà y avait l’école et tout mais c’est les… mon père il est venu, quand il est venu de Sicile il avait deux ans et Massicault n’existait pas.

Moi : pourquoi il venu, pourquoi il est venu, il est parti de Sicile pour aller en Tunisie?

Nonna : ses parents ils sont venus ! Pas lui

Moi : ha !

Nonna : (elle rit) ses parents !!

Moi : et pourquoi ?

Nonna : mais parce que … y a, en Tunisie ils demandaient beaucoup, y avait heuuu la France elle occupait.

Histoire de France ! (elle rit) La France elle a occupé … La Tunisie

Moi : ouais

Nonna: et y avait, y avait que du désert ! Alors les italiens c’était, ils achetaient ils avaient des p’tits lots de terrain, parce que la France et l’Italie ils étaient associés heu, et ça c’est de l’histoire hein !

Et donc les italiens ils venaient, y avait les écoles italiennes, l’hopital italien, les italiens ils ont fait un hôpital, l’hôpital français, il datait de fffff j’sais pas combien, et les italiens ils ont fait un très bel, très moderne ! Mais moderne moderne moderne ! Après la guerre hein

Moi : hmm

Nonna: donc, pourquoi je parle des hôpitaux, j’en sais rien

Moi : parce que tu me disais pourquoi heu

Nonna : ha oui

Moi : pourquoi tes parents, pourquoi les parents de

Nonna  : oui ! Parce que, pourquoi ? Parce que y avait la misère ! Dans, dans

Moi : en Sicile?

Nonna : dans l’Europe ! En Europe ! En Sicile entre autre.

Moi : donc ils ont décidé de partir de la Sicile pour s’installer

Nonna : Mon père ! Mon père il est venu tout seul. Le père de mon père.

Moi : et il s’est marié avec une tunisienne?

Nonna : non ! Il était marié il a laissé sa femme et ses enfants, mon père il est né en Sicile. À Marsala.

Moi : attends j’comprends pas. Tes arrières grands parents ils ont emmené ton grand père en sicile? .. en Tunisie?

Nonna : non, c’est mon grand père qui est venu en Tunisie. Le père de mon père.

Moi : ok. Et donc ton père, il est né en Tunisie

Nonna: non ! Il est venu à l’âge de 2 ans, lui il est venu tout seul il a trouvé du boulot après il a fait venir sa femme et ses enfants.

Moi : ok. Et toi quand t’es née t’avais déjà des frères et soeurs ?

Nonna : non j’suis l’ainée de la famille.

Moi : ha bon ?!

Nonna: oui

Moi : t’es la plus grande?

Nonna : la plus vieille.

Moi : ha ouais… donc après t’as eu… c’est qui après?

Nonna : heu Margot !

Moi : ouais

Nonna : Pierre, Pierrot ! Et Yolande.

Moi : ok. Et eux ils sont tous nés à Massicault?

Nonna : tous à Massicault. Non mon frère il est né à ! alors, mon frère il est né à l’hopital italien de Tunis

Moi : ha et c’est pour ça qu’il a.. le… la nationalité italienne ?

Nonna : non il est… oui ! Voilà il est, on était italiens !

Moi : ha vous étiez italiens

Nonna : y a que moi qui suis française

Moi : et toi pourquoi t’es française?

Nonna : parce que je suis mariée à

Alors je vais te dire pourquoi je suis française !

(on rit)

Une ! Je me suis mariée, mon mari est français, naturalisé… ensuite, je me suis mariée, je suis venue habiter en France et j’en avais marre d’entendre, les français ils n’aimaient pas les italiens et les siciliens. Ils disaient « sales siciliens »

Moi : ha ouais?

Nonna : en France, en Tunisie y avait du racisme hein ! Tu vois, alors, j’ai dit : je veux devenir française ! Comme ça mes enfants ils naissent en France, ils seront français ! (elle rit)

je te jure hein ! J’ai toujours pensé ça ! et… donc quand je me suis mariée au consulat d’Italie, parce que j’étais italienne

Moi : ouais. Donc en France

Nonna : non attends je me suis mariée au consulat d’Italie

Moi : mais où ?

Nonna : ben en Tunisie !

Moi : ha ! Ha ouais ok

Nonna : et le lendemain, ou je sais plus… ou c’était le lendemain de noël, le lundi le jour après le jour de l’an. On s’est mariés à la mairie, pas la mairie y a pas de mairie là-bas c’était à la municipalité. C’était fff comme la mairie quoi, à Tunis. Comme on n’était pas, on avait pas la même nationalité alors moi j’étais

Moi : ha bon ?!

Nonna : J’étais italienne, je viens de te dire

Moi : mais lui il était…

Nonna : Nonno il était, il s’était fait naturaliser avant, tout seul, célibataire quoi. Ça fait que moi j’ai pris la nationalité j’ai dit comme ça j’arrive en France, je suis française, et si j’ai des enfants ils sont français.  (elle rit)

Moi : ouais. Et du coup le racisme anti siciliens et italiens toi tu l’as ressenti quand, parce que du coup quand t’es arrivée en France en vrai t’étais française

Nonna: j’étais.. ha ben en France heu…

Moi : donc c’était où que t’entendais dire … les italiens…

Nonna : ben en Tunisie !

Moi : ha en Tunisie !

Nonna : les français n’aimaient pas les italiens.

Moi : en Tunisie, les français, n’aimaient pas les siciliens !

Nonna : non.

Moi : pourquoi ?

Nonna : ben je sais pas ! Fff c’est comme ça c’était pas… j’peux pas te l’expliquer, c’est un truc, c’est comme ici (elle parle bas) on aime pas les noirs ou les arabes

Moi : ouais

Nonna : voilà ! Pas tout à fait la même chose mais

Moi : ouais c’est du racisme quoi de toute façon c’est un peu tous les mêmes

Nonna : oui

Moi : ok. Et donc toi tu t’es mariée avec Nonno

Nonna: oui et j’ai demandé la nationalité, d’être française

Moi : ouais et après t’es partie alors?

Nonna : alors je suis restée pendant, ben oui ! Je me suis mariée un mois après on est partis ! Et je suis restée 6 mois avec la carte d’identité que j’avais en Tunisie on avait la carte d’identité c’était, ça s’appelait carte d’étranger, la carte d’étrangère. J’étais étrangère là ou je suis née. Et quand je suis arrivée en France, j’étais toujours étrangère ! (elle rit)

Moi : ha t’étais étrangère partout en fait.

Nonna : oui. Mais je demande et je me suis mariée avec un français mais il fallait attendre 6 mois, au bout de 6 mois j’ai eu un papier, je sais plus, j’ai du passer par l’ambassade le.. le truc italien là comment c’est pas l’ambassade, c’est le… ff le ministère j’sais plus, d’Italie

Moi : ouais

Nonna : et, j’ai fait la demande et heu et ils ont accepté tout de suite

Moi : ouais, et vous vous êtes installés où ?

Nonna : aïe aïe aïe mon dieu

(on rit)

Moi : aïe aïe aïe mon dieu

Nonna: alors, en arrivant de Tunis, heu on est allés pendant un mois chez des amis, alors c’est à dire le mari, Chapuis il s’appelait c’était un copain de Nonno, de célibataire, du, ils habitaient au Bardo Saint Henri, tu connais pas c’est un joli coin y a le musée de tu sais pas un musée

Moi : St Henri?

Nonna : Bardo St Henri oui. Eux ils habitaient à St Henri c’était le Bardot c’est un lieu touristique. Y a un musée qui date heu voilà. Qu’est-ce que je raconte, ha oui pourquoi

Moi : vous vous êtes installés avec, chez, un mois vous avez été chez des amis

Nonna : c’est ça chez des amis ! Après on est allés à l’hôtel, pendant presque un an.

Moi : ha ouais ?! Un an à l’hôtel ?

Nonna : non. Peut-être 6 ou 7 mois et après on est allés à Suresnes, tu connais Paris ? Le bois de Boulogne

L’infirmier : bonsoir

Nonna : bonsoir

Moi : bonsoir !

L’infirmier : Madame Bugni vous mangez en salle à manger ce soir ?

Nonna : oui oui je descends ! C’est à quelle heure?

L’infirmier : c’est, ça va être maintenant là, on commence à servir la soupe

Nonna : c’est pas possible !

Moi : ha mince !

L’infirmier : hé si…

Moi : bon ben vas-y va manger hein, je vais revenir hein

L’infirmier : bon, vous avez dix minutes sinon mais sinon on vous sert le repas ici

Nonna : ha j’préfère que vous le montiez ce soir, s’il vous plait

L’infirmier : oui y a pas de problème ! On va vous le monter !

Nonna : allé ! Ils sont sympas… ils sont sympas ! (elle rit) 

Moi : bon donc vous êtes arrivés à Suresnes !

Nonna : alors heu qu’es ce qu’on ha oui, alors y avait avec Nonno on était donc chez des amis han ha j’aimais pas ! J’suis arrivée tout de suite en France, le 29 janvier, le 16 février, le jour de mon anniversaire je travaillais !

Moi : ouais, et tu travaillais où ?

Nonna : j’étais vendeuse-retoucheuse dans un magasin de prêt-à-porter

Moi : et c’était dans Paris?

Nonna : oui dans le 17ème, dans les beaux quartiers, on habitait tout de suite beau bien. On a eu de la chance.

Moi : et lui il a trouvé du travail aussi?

Nonna : il a avait déjà été en France ! Il était

Moi : et il travaillait où lui ?

Nonna : heu il travaillait dans Paris, oui c’était dans Paris oui, après il a changé de, de d’employeur parce qu’il travaillait pas le samedi là où il était et là il a trouvé un poste, il est resté jusqu’à la retraite !

Moi : ha ouais !

Nonna : son patron il l’a gardé, ben il était Nonno c’est un spécialiste hein ! C’était un, il a travaillé pour le baron, ‘fin, pour l’Elysée, et pour Madame heu j’sais plus qui ohlala, tu vois il a fait pour la femme de… j’sais plus qui sur mesure enfin sur commande, un petit meuble pour mettre ses bijoux en… le bois le plus cher du monde c’est quoi ? Holala

Moi : j’sais pas l’ébène?

Nonna : l’ébène ! En ébène !

Moi : et d’ailleurs

Nonna : et l’ébène ! Il avait jamais travaillé parce que il se casse

Moi : ha ouais, c’est fragile

Nonna : c’est fragile hé ben les gens ils sont venus le voir les, les spécialistes ils sont venus, félicitations, le patron il lui a même pas fait un cadeau. Il était unique c’était pour madame, c’était madame heu attend, il était belge lui, ou elle elle était belge et lui français un truc comme ça

Moi : ouais

Nonna : il a fait des belles choses

Moi : et à la maison là chez toi y a des meubles que lui il a fait ?

Nonna : oui la table de la télé, et le la table de …

Moi : la table basse ?

Nonna ! La table ! Devant le divan là la table

Moi : la table basse quoi

Nonna : la table basse oui c’est Nonno qui l’a fait !

L’infirmier : hop je vous pose ça ici

Nonna : ouh mais moi j’suis… fouillie toujours hein

L’infirmier : c’est pas grave

Nonna : toujours toujours toujours fouillie toujours

L’infirmier : hop ! Est-ce que vous voulez de la soupe?

Nonna : offf qu’est qu’y a, ça dépend qu’est-ce qu’y a.

L’infirmier :  c’est un oeuf au plat.

Nonna : et là qu’est-ce qu’y a, olala oh mon dieu c’est

L’infirmier :  c’est un oeuf au plat.

(elle rit)

L’infirmier :  vous voulez de la soupe?

Nonna : ho je vais en prendre un petit peu parce que je sais pas si je vais manger ça

L’infirmier : allé y a pas de soucis

Nonna : holala… ma serviette qu’est-ce qu’elle est, elle est où ma serviette ?

L’infirmier : vous avez une serviette ?

Nonna : si si j’ai… je sais pas si je l’ai laissé là bas bon je vais en prendre une autre

L’infirmier : hé voilà tenez !

Nonna : merciii ! Comme ils ont gentils là

L’infirmier : bon appétit !!

Nonna : merciiii !

Bon alors voilà. Pfouuu qu’est-ce que c’est c’est des oeufs au plat ? Ils sont pas dans la poêle hein ! (on rit) 

Moi : ils sont dans une barquette

(on rit) 

Nonna : ils sont cuits comment alors hein

Moi : j’sais pas !

Nonna : dans un micro onde hein

Moi : franchement je sais pas…

Nonna : c’est au micro onde ça !

Moi : ben je pense..

Nonna : mais c’est brulant là.. regarde

Moi : ha ouais ouais attends un peu !

Nonna : c’est au micro onde hein. Le sel et le poivre il est où ? Ma y a y en pas aujourd’hui  d’habitude y a toujours du sel et du poivre, mon dieu seigneur, allé hop bon tu veux, je t’invite ? Tu veux manger avec moi ?

Moi : non non, mange, tu veux que je te laisse manger tranquillement, tu finiras de me raconter tout ça

Nonna : comment?

Moi : tu finiras de me raconter après tu raconteras Gilles et Olivier quand même

Nonna : ho bé Gilles et Olivier c’est leur.. je sais pas Gilles et Olivier..

Moi : quoi (je ris) c’est quoi leur affaire ?

Nonna : Olivier ? Olivier

Moi : c’est lequel le premier?

Nonna : je vais te raconter, c’est Olivier ! Je vais te faire rire parce qu’Olivier, quand il entendait là ses copains, ha ben non tu les connais pas j’allais dire, si tu les as peut-être connu

Moi : Jean-Marc et tout ?

Nonna : Jean-Marc oui !

Moi : ouais

Nonna : il disait toujours heu ho l’imbécile ho il a une copine. Je parle pas de Jean-Marc, mais les autres fff lui ! Il se moquait de tous ceux qui avait une copine !

Moi : ha ouais. Lui il en avait pas?

Nonna: non il avait pas de copine.

Moi : ha bon ?

Nonna : et quand il a vu ta mère c’était la celle-là, voilà

Moi : la première

Nonna : ho bé là non ! Il avait des petites copines quand il avait 15 16 ans tu vois… c’est tout.

Moi : hé ben

Nonna : voilà il voulait pas de copine !

Moi : mais il me l’avait dit

Nonna : non, il l’avait dit?

Moi : ben moi il m’avait dit que… qu’il avait jamais vécu avec quelqu’un heu

Nonna : ha non non !

Moi : une relation un peu sérieuse avant ma mère

Nonna : ha non non c’est vrai ! C’est pas là… ha ba tu vois il t’a dit la vérité

Moi : et toi tu pensais quoi de ça ?

Nonna : quoi ?

Moi : comme il avait pas de copine tu t’es pas dit heuuu

Nonna : pf ben il avait des copines de classe, tu vois mais moi je.. à ce moment là on était pas, c’est pas comme maintenant hein je sais pas

Moi : c’est à dire?

Nonna : je sais pas, je savais pas s’il avait une copine heuuu

Moi : ouais ha il te disait pas

Nonna : non ! Il avait

Moi : bon en tout cas il te ramenait pas de copines à la maison quoi

Nonna : ha non non. Pas de copines. ha! regarde !

Moi : haaaan !!

Nonna : j’aime ça le..

Moi : c’est bon les oeufs en plus

Nonna : oui !! Y a pas de sel…

Moi : tu veux que je demande du sel? Vas-y je vais leur demander.

Nonna : holalalalala l’oeuf sans sel c’est pas bon hein… haaan mon dieu les pâtes dans la soupe…

pfff

C’est le dernier jour là? non? Merci !

Moi : le dernier jour de quoi ?

Nonna : le tour de france non ?

Moi : je sais pas…

Et du coup il était comment, Olivier quand il était petit?

Nonna : comment il était ? Quoi il était bien, normal (elle rit) 

Moi : toi t’as toujours voulu avoir des enfants ?

Genre quand t’avais 16ans, 20 ans…

Nonna : ha non je pensais pas à ça.

Moi : tu pensais pas à faire des enfants

Nonna : mais je voulais avoir des enfants !

Moi : ha tu savais que tu voulais avoir des enfants

Nonna : ha oui oui oui

Moi : avec Nonno quoi. Et lui il voulait des enfants aussi ?

Nonna :  ouais il voulait une fille !

Moi : ha ! Ha oui tu m’avais dit ! Tu m’avais dit il aurait voulu avoir une fille et que du coup quand je suis née il était content parce que j’étais une fille.

Nonna : haaaaa lalalala ! Je sais pas si ta mère elle te l’a dit

Moi : non

Nonna : il allait tous les jours te voir

Moi : ha ouais ?

Nonna : ouais ! Hmm le soir il allait

Moi : et c’est quand qu’il a commencé vraiment à être sourd? Il a toujours été vraiment sourd?

Nonna : non. Comme Olivier maintenant vers la cinquantaine. C’est de famille hein mais ça vient tard ! Tu vois ça vient pas.. c’est pas à la naissance quoi

Moi : ouais. Ça va ces oeufs?

Tu les as mangé quand même?

Nonna : j’ai mangé le jaune.

(on rit)

Moi : aïe aïe aïe

Nonna : ce qui me manque c’est ha non mais le vin le soir j’en prends pas. J’aime bien c’est quoi ça hooo  y a des pâtes là.. j’en veux pas.

Moi : quelles pâtes?

Nonna : là, dans la soupe.

Moi : ho c’est bon ! Tu te rappelles quand j’étais petite tu me faisais

Nonna : hm

Moi : des nouilles. Avec l’alphabet.

Nonna : oui oui

Moi : bon je vais aller travailler peut-être

Nonna : où?

Moi : où ben dans la maison, à Uzès

Nonna : ha mais je croyais que t’allais travailler…

Moi : non non ! Mon mémoire, tu sais mon devoir là

Nonna : là ce soir?

Moi : ouais ouais…

Nonna : et qu’est-ce que t’as fait toute la journée ?!

Moi : ben tu sais la journée il fait super chaud du coup j’arrive pas à travailler, je dors je fais des sieste, je dessine

Nonna : bé c’est bien !

Moi : et le soir tu vois vers 19h il commence à faire un peu frais

Nonna : et tu te sens

Moi : et du coup je peux travailler

Nonna : et t’as envie de..? T’es pas fatiguée?

Moi : ben non, ben non parce que toute la journée j’ai dormi ou je me suis reposée donc tu vois

Nonna : y a personne qui vient te voir? Tes copines ?

Moi : heu si j’ai vu Eugénie un petit peu ! J’ai vu un copain !

Nonna : mais je les connais pas alors tu me dis pas…

Moi : non tu les connais pas, en plus ça même moi ça, c’est un, j’ai vu un garçon que je venais juste de rencontrer donc heu, il s’appelle David.

Nonna : ha oui

Moi : et heu..

nonna: et tu l’as invité

Moi : je l’ai vu deux fois ouais. Il est venu. Il est super sympa !

Nonna : et tu l’as connu où ?

Moi : très intéressant. Sur un site internet

Nonna : ha ! Holaaa

Moi : de rencontre quoi tu sais

Nonna : mais il habite où?

Moi : heu ben lui en fait il habite à Oxford, en Angleterre

Nonna : pfff

(on rit)

Moi :  et ses grands-parents ils habitent à St Quentin la poterie

Nonna : hmmmm!

Moi : donc du coup ben il était là quoi

Nonna : c’est un français alors !

Moi : ouais ouais !

Nonna : haaaa d’accord. Ben oui c’est bien !

Moi : ben ouais c’est bien

Nonna : t’as des nouvelles de la famille?

Moi : de laquelle, de des parents?

Nonna : tes parents tout ça

Moi : ben tu sais ils sont en… Mahéva elle est en Thailande avec Carmen et Bertrand et

Nonna : ça y est ils sont partis

Moi : ouais ouais je t’ai montré les photos. Et… les parents ils sont en Sicile avec heu Antoine et Nina et Jessie

Nonna : ils sont pas restés longtemps ailleurs hein ils sont allés directement à Marsala.

Moi : ils sont restés trois jours à Palerme je crois

Nonna : trois jours?!

Moi : ouais je crois

nonna: quand j’ai appelé ils étaient déjà là-bas, en Sicile. Ici il fait aussi chaud que là-bas, 36.

Et t’es toute seule alors?

T’A/ES UNE TACHE

J’ai jamais trop compris les gens qui s’inquiètent ou s’énervent pour une tache sur un vêtement, une marque sur le corps.

Petite j’ai été opérée d’une hernie et plus tard de l’appendicite. J’ai 8 cicatrices sur le ventre. J’ai jamais trop cherché à les cacher. C’est juste comme ça.

A 23 ans j’ai eu un accident de voiture et mon avant-bras était brulé. Tout le monde me conseillait, met du cicatryl, met telle crème, évite le soleil… Dans l’esprit des gens, il fallait que cette marque disparaisse, qu’elle ne brunisse pas. Peut-être pour oublier.

Ensuite j’ai eu un percing au nez. Il a mal cicatrisé et j’ai du le faire arracher. Ça a fait terriblement mal. Encore on m’a donné les mêmes conseils pour cacher la marque.

Tous les jours c’est « attention tu as taché ton tee-shirt, attention t’as vu tes chaussures !? »

Un jour, je portais un pantalon que j’avais acheté taché, comme ça. C’était mal fait, on avait pas l’impression que je l’avait acheté comme ça, mais plutôt que je m’étais roulée dans des fiantes de pigeon. Mais je l’aimais bien. Je sens qu’on me tape sur l’épaule, une jeune fille veut me parler, je retire mes écouteurs et elle me dit attention votre pantalon est taché. Je lui ai répondu qu’il était comme ça et je lui ai souhaité une belle journée après l’avoir remercié.

Mais en fait c’est ça. On vit des choses, on fait des choses et ça laisse des traces. Sinon on fait rien. Ma mère a le don de se tacher quand elle mange. On sait pas comment elle fout. C’est toujours la blague du dîner, elle se tache et elle pousse un râle d’épuisement d’elle-même. Elle passe un coup de sopalin et on passe à autre chose. Parce que c’est pas grave.

Au moment de mon accident de voiture, je vivais chez mon ex, chez ses parents. Sa mère avait eu un accident grave, l’usine de feux d’artifices dans laquelle elle travaillait avait explosé. Après le coma, des années d’hôpital, de soins, de greffes, son corps est recouvert de cicatrices, de la tête au pied. On ne peut pas ne pas le voir. Et elle est belle, recouverte de ses marques qui racontent quelque chose de son histoire.

J’aime les gens tachés, marqués, dont le corps est passé par quelque part. Des mains de travailleur.euse;  taches de naissance, taches de vin sur le visage, taches de rousseur, acné, non maquillée, marques avec lesquelles il faut faire, accepter le regard des gens curieux ou malveillants ; les corps tatoués d’histoires, de souvenirs, de codes, de mots que tu ne peux pas comprendre ; les corps blessés, en reconstruction ; les corps non genrés, en transformation, en étape, en cours de changement; les habits tachés par le travail ou la maladresse, par la transpiration, la terre, le vin, parce qu’ils habitent un corps qui vit.

Et j’aime me tacher, tacher mon corps ou mes vêtements, qu’ils vivent et que je sois pas complexée de vivre.

Et bien sûr, évidemment, j’aime le désordre, ranger pour mieux remettre mon bazar. Les gens qui s’attachent à faire ressembler leur intérieur à un appartement témoin IKEA me font peur. J’aime quand il y a des miettes qui se collent à mes pieds nus, oui (désolée papa) j’aime aussi marcher pieds nus chez moi ;  j’aime quand mes draps sont tachés de sang et de sperme séchés et dormir dedans et m’en foutre ;  j’aime passer 5 minutes tous les matins à retourner ma chambre pour y trouver une chaussette dépareillée, un sac ou ma carte navigo et que ça me mette en retard mais c’est pas grave ; j’aime laisser ma vaisselle sale dans l’évier et la faire quand j’ai plus rien pour manger ou simplement que j’ai le temps ; j’aime que les choses ne soient pas à la place qu’on leur donne, mon paquet de rasoirs sur le bureau et mon tas de culottes sur une chaise ; j’aime laisser trainer mes fringues sur le sol ; tout ce qui doit faire de moi ce que les gens bien aiment appeler une « bordélique » parce que tout ça c’est pas bien vu dans la société de l’ordre en marche cf. Emmanuel Macron. Mais je te vois tu me juges je sais tu te dis ha c’est sale berk berk, c’est ma liberté crasse.